Je me suis rendu en France pour passer les fêtes de fin d'année. Il s'agissait de ma quatrième visite en Terre Natale depuis le début de mon expatriation. Le moins qu'on puisse dire, c'est que ce fut un voyage riche en réflexions. Je ne peux pas tout vous raconter, il faudrait un livre pour ça, mais je vais essayer de vous faire un résumé.
Après presque 24 heures de voyage, je suis arrivé à Paris, où je suis resté trois jours chez ma copine Steph. J'ai ensuite pris le train de nuit direction les Alpes, afin de rejoindre ma famille pour Noël. J'y suis resté presque une semaine. Puis je me suis rendu pour deux jours dans les Cévennes, entre Nîmes et Alès, où habite Chris, mon amie de l'époque de l'université. Enfin, je suis retourné à Paris, où j'ai séjourné chez Fred et Cyril, jusqu'à mon départ. Cet itinéraire m'a permis à la fois de voir beaucoup de monde et de prendre mon temps avec chacun. Je profite d'ailleurs ici de l'occasion pour les remercier tous pour l'hébergement.
Mon père avait loué un grand chalet près de chez lui, à Gap, pour recevoir toute la famille. Au total, nous étions treize ! Ça a évidemment été un immense plaisir de partager les fêtes de Noël avec tout le monde, l'occasion est si rare. Entre gastronomie et soins prodigués par ma petite sœur, promenades et sapin de Noël, c'était à la fois festif et paisible, de la joie et du repos, tout ce dont j'avais besoin. J'ai pu profiter de la présence de chacun, et je crois qu'on a tous apprécié ce moment à sa juste valeur.
Durant mes deux passages à Paris, mon emploi du temps était bien chargé. Chaque jour, j'avais des rendez-vous avec des amis, dont certains que je n'avais pas vus depuis plus de dix ans. Repas chaleureux, ou parfois juste le temps d'un café, j'ai eu le sentiment de faire une mise à jour essentielle dans mes relations humaines. Evidemment, il y a encore beaucoup de monde que j'aurais aimé voir (je pense fort à vous, Aurélie, Laurent, Perrine et bien d'autres), mais je nourris toujours l'espoir que ceux que je n'ai pas pu rencontrer feront un jour le voyage jusqu'à chez moi.
Parmi mes rendez-vous, je tenais absolument à caler un moment avec quelques-uns de mes anciens apprenants japonais qui vivent actuellement en France. En particulier, j'ai pu boire un verre avec "mes enfants" Sakura et Rio, dont je vous ai parlées il y a quelques mois. Constater leurs progrès en français, et les voir grandir et mûrir en français, je n'ai même pas les mots pour dire l'émotion que ça m'a procuré. Inestimable.
Je savais de longue date que l'alimentation est un marqueur culturel fort, et que renouer avec ses anciennes habitudes culinaires est une des priorités de tout exilé de retour dans sa région d'origine. En ce qui me concerne, ça a été une orgie de fromage, une véritable cure. Comme à chaque fois, en vérité. Mais je me suis fait aussi plaisir avec flan, millefeuille, galette des rois, baguette, croissant, etc. Si on ajoute à ça foie gras et bûches, ça explique pourquoi j'ai pris deux kilos en deux semaines !
Grâce à mes amis, j'ai visité quelques expos très différentes les unes des autres. L'art, ça fait toujours du bien à la tête. En la matière, je ne suis certes pas frustré à Tōkyō, mais pour une fois que je pouvais comprendre toutes les explications ! Niki de Saint Phalle ou le musée du Quai Branly, par exemple, c'est du baume pour les yeux et de la nourriture pour le cerveau. J'ai même eu droit à une passionnante visite privée de l'Ircam.
Quels souvenirs peut-on ramener de France, pour soi ou pour ses proches, quand on est soi-même un ancien Parisien ? De la bouffe, bien sûr ! C'est bête, mais ici, au Japon, il n'est pas si facile de trouver du couscous (je sais, ce n'est pas tout à fait de la cuisine typiquement française, mais j'aime beaucoup ça), je m'en suis donc ramené une boite. Et puis un autre truc tout simple : des tortellini, au bon gout de nostalgie. Evidemment, j'ai aussi fait le plein en bouquins. J'ai également acheté pas mal de produits cosmétiques, car on trouve en France des parfums que j'adore, noix de coco ou monoï, par exemple.
Paris sera toujours Paris, mais il y des choses qui changent : il y a beaucoup moins de crottes de chiens qu'avant ! Ce qui ne changent pas : les cinglés qui gueulent tout seuls dans la rue ou au supermarché. Ce qui est pire qu'avant (ou alors c'est moi qui ai perdu l'habitude) : les gens qui parlent super fort dans le métro. Franchement, ça ne vous dérange pas que tout le monde sache ce que le docteur vous a dit, ou avec qui vous allez diner ce soir ? Pour moi, ce n'est pas seulement de l'irrespect pour les gens alentour, c'est aussi un choquant manque de pudeur. Globalement, j'ai trouvé que l'ambiance était assez agressive. Je me force à ne pas faire plus long sur ce chapitre, mais - là aussi - j'aurais tellement de choses à dire...
Je ne peux pas vous résumer en quelques lignes la richesse des réflexions qui m'ont accompagné tout le long de ces vacances. Au Japon, je suis naturellement "Ludo le Français", et en France, "Ludo le Japonais" (ou tout au moins, "celui qui habite au Japon"). Je me suis beaucoup interrogé sur les rôles sociaux qui nous sont assignés, sur la façon dont nous les acceptons ou les rejetons, dont nous jouons avec pour nous positionner vis-à-vis d'autrui. J'ai ressenti un certain malaise à cause du décalage entre le fait de retrouver mes racines et en même temps l'évidence que je ne suis plus d'ici, que ce n'est plus mon monde. Alors qu'autrefois, tout était facile pour moi en France, trop facile, j'ai galéré avec le système Navigo pour me déplacer dans la capitale, et j'étais paumé avec les pièces de monnaie. Je me sentais tellement perdu, tellement extérieur à ce qui m'entourait, que très souvent, j'avais le sentiment d'observer bien plus que de participer aux choses.
Amélie Nothomb a grandi au Japon, et a été déchirée de quitter le pays. Quand elle a tenté d'y retourner, des années plus tard, elle s'est rendu compte du gouffre qui s'était creusé entre son enfance japonaise et sa vie d'adulte. Pour elle, c'est L'impossible retour, selon le titre d'un de ses derniers livres. Je ne serais pas aussi radical, mais oui, il n'y a pas que le temps qui nous change, il y a l'espace aussi. Ceci dit, je pense que si un jour je devais vivre à nouveau en France, je pourrais sans trop de difficulté me réhabituer. Mais pour ça, il faudrait que j'en ai envie.
J'ai adoré mes marches en montagne, qui m'ont bien aéré l'esprit et les poumons, et je suis très heureux d'avoir brisé le rythme de mon quotidien. Mais combien de fois me suis-je surpris à sortir, spontanément, des mots en japonais, voire à faire des ojigi, ces salutations traditionnelles ? Mon naturel, qui revient au galop, n'est plus celui qui m'a vu naitre.










