dimanche 6 septembre 2026

Attraper les nuages

- Ludo, à quoi tu occupes tes congés ? Tu fais la grasse mat' et tu te reposes toute la journée ?
- Non. Je me lève à 4h et je vais pousser mon corps jusqu'à ses limites en montagne.
- Sympa !
Pourquoi se lever si tôt ? Parce que pour affronter ce type de journée, il vaut mieux avoir pris le temps d'avaler un généreux petit dejeuner avant. Ensuite, je grimpe dans le train vers 5h45. Il y a déjà pas mal de monde à cette heure, mais plus on s'approche de la montagne, plus la foule s'éparpille, pour ne laisser parmi les passagers à peu près que des randonneurs comme moi, équipés de grosses chaussures et munis d'un bon sac à dos. J'arrive à la gare d'Okutama - où j'avais déjà eu l'occasion de me rendre plusieurs fois pour diverses excursions - vers 8h45, d'où je prends le bus pendant encore 35 minutes. Quand tout le monde descend au même arrêt, au milieu d'un lieu-dit perdu au cœur de la vallée, inutile de se parler pour comprendre qu'on se rend tous au même endroit, ou au moins, sur le même sentier. J'échange toutefois quelques mots avec deux hommes retraités pour nous souhaiter bon courage, puis j'entame ma marche. Seul. Route goudronnée d'abord, puis chemin forestier.
La ville de Tōkyō n'est pas à proprement parler une ville, elle possède un statut plus proche de ce qui serait en France un département, et son administration s'étend sur une large région. Le mont Kumotori, que je m'apprête à gravir, et le plus haut de Tōkyō. Son nom, Kumotori, signifie "attraper les nuages". J'aurai bientôt le loisir de comprendre à quel point il est bien nommé.
Le ciel est clair dans la vallée, l'été est loin d'être fini, et les cigales de tous types s'en donnent à cœur joie.
Mais au bout de quelques heures, je suis totalement plongé dans les nuages, et plus un animal ne se fait entendre. Même les oiseaux se taisent, et dans cette atmosphère brumeuse, l'air lui-même en devient presque inquiétant. Alors que le panorama n'offre qu'un écran laiteux, la forêt prend des allures oniriques. Je suis complètement trempé, et je ne sais plus s'il s'agit de la condensation ou de ma transpiration. Je croise quelques randonneurs qui redescendent, on se dit bonjour sans s'arrêter. J'atteins un premier sommet à 1757 mètres, et je ne me sens déjà plus capable de mettre un pied devant l'autre. Et pourtant, la route qui m'attend est encore longue. Trop longue. Le chemin monte dru, j'ahane le souffle court, à bout de force. Mon cœur bat à un rythme d'enfer, je le sens cogner en moi, et pour la première fois de ma vie, je l'entends, oui, j'entends mon cœur résonner dans cet immense néant blanc, aussi clairement que si je l'oscultais avec un stétoscope.
Une des choses qui me plait, dans ce type de défi solitaire, c'est quand la force mentale vient relayer la force physique. Mes jambes flageolent, chaque pas est un coup de bâton que je m'inflige sur les cuisses. Que faire ? Se poser sur un banc qui n'existe pas et attendre le bus ? Appeler un taxi ? S'assoir sur un rocher et renoncer ? Non, croire en moi. Il n'y a pas le choix, il faut avancer. Marche. Fais un pas. Encore un pas. Encore un pas. Je ne peux pas, mais je le fais. Je continue. Pire que tout : alors qu'un sentier me propose, à une intersection, de me rendre directement au refuge en contournant la montagne, j'opte pour celui qui me dirige vers le sommet. Encore un pas sur une pierre. Encore un pas sur une pierre. Je me dis que cette randonnée est d'un niveau supérieur à mes capacités. Mais je n'abandonne pas. Je ne me souviens pas avoir autant souffert sur le mont Fuji. Mon cœur va peut-être s'arrêter. Mais je continue. Mon esprit divague un peu. Un pas sur une pierre, un pas sur une pierre. Et puis ça y est, je suis au sommet : 2017 mètres de douleur, mais c'est moi qui ai gagné. Ludo dans la brume. Pas de superbe vue, pas de récompense autre que mon orgueil ébréché. Même pas le courage de pleurer. Tu l'as voulu, tu l'as eu, fais silence. Quelques minutes de silence dans les nuages.
Le chemin qui me conduit ensuite vers le refuge descend brusquement. Ça pourrait presque passer pour un soulagement si mes jambes pouvaient encore me porter. Je tremble. Un dernier effort, et, au bout de cinq heures au total, le refuge est là. Je suis arrivé, je suis vivant. Je n'arrête pas d'avoir ce mot qui tourne bêtement en boucle dans ma tête, vivant, sans que je puisse le contrôler. Vivant, je suis vivant.
Le refuge est désert. Je secoue la clochette sur le comptoir de l'accueil. Le gérant affable apparait pour me faire remplir les formalités. J'ai réservé pour la nuit, ainsi que pour les repas du soir et du matin. Je semble être le seul client de ce grand bâtiment, on se croirait dans Shinning. J'achète de quoi me désaltérer, et je sors sur la terrasse apprécier l'instant. A l'angle du refuge, une petite biche est là, à une quinzaine de mètres de moi. Je dis "petite" en comparaison avec celles des forêts de Normandie, mais elle est d'une taille normale par rapport aux biches du Japon. A part ses oreilles, elle est immobile et me fixe. On se scrute ainsi pendant cinq bonnes minutes. A travers cet éther de bruine, la vision est comme un rêve. Puis la biche s'en va paisiblement, et le froid et la fatigue me pousse à gagner ma chambre où je m'allonge pour me reposer.
Mes jambes sont terriblement endolories, prises de sortes de crampes comme je n'ai jamais connues, des spasmes électriques. Je me masse mais ça n'arrange rien.
Quelques heures plus tard, les deux retraités de la vallée arrivent à leur tour. Nous serons donc trois. Je les rejoins dans leur chambre où ils sont en train de se saouler à l'alcool local, et nous faisons connaissance dans une ambiance chaleureuse. Ils ont contourné le sommet, ce qui explique leur fringance, mais j'admire leur exploit compte tenu de leur âge, ils ont dans les 65 ans pour l'un, et plus de 70 ans pour l'autre.
Les installations, elles, sont sobres, c'est le moins qu'on puisse dire. Nous ne sommes pas à l'hôtel. Pas de chauffage, pas de salle de bain, pas même de lavabo pour se débarbouiller ou se brosser les dents. Le bloc sanitaire est à l'extérieur, et il est évident que le ménage n'y est pas fait tous les jours. La pluie se met à tomber, ce qui m'inquiète un peu pour le lendemain.
Le gérant, aussi aimable que le majordome de la famille Addams, nous appelle pour le diner. Le repas est frugal mais vu mon état, je ne fais pas la fine bouche. Je me glisse dans mon sac de couchage peu de temps après le repas, et j'entends à travers les murs mes deux compères qui s'en remettent une couche en riant. Je sombre aussitôt.
Je me relève au milieu de la nuit pour me rendre aux toilettes à la lueur de ma lampe frontale, et constate soulagé que le ciel s'est éclairci et laisse apparaitre de belles étoiles.
Lurch réveille tout le monde à 5h30 pour le petit-déjeuner. Là encore, repas minimal mais accueilli comme s'il s'agissait d'un festin. Il me faut prendre des forces. Mes deux amis d'un jour reprennent la route en direction d'un nouveau sommet. Respect total.
J'ai appris un mot important : "makimichi", littéralement "chemin qui s'enroule", c'est-à-dire le chemin qui fait le tour de la montagne en évitant le sommet. C'est le chemin que je décide de prendre pour le retour, car je crains que mes jambes me lachent, et puis je n'ai plus rien à me prouver.
La trajet s'effectue donc tranquillement. Je tiens à la main mon spray anti-ours, car les attaques sont de plus en plus fréquentes ces dernières années, y compris les attaques mortelles, et l'animal étant capable de courir très vite, pas question de lui faire signe de patienter pour sortir la bombe de mon sac. Ah oui, vous ne connaissez probablement pas le spray anti-ours, sauf si vous avez vu le sketch qu'un comique français en a fait. Il s'agit exactement des mêmes lacrymos qui vous protègent contre les agressions dans la rue, mais format ours. Spoiler : à part ma biche, je n'aurai vu comme seule faune qu'un crapaud que je manque de piétiner.
Je croise quelques randonneurs qui montent, savent-ils ce qui les attend ? Je croise aussi un petit groupe de jeunes qui étaient dans le même bus que moi et mes retraités la veille. Où ont-ils bien pu dormir ? J'ai l'esprit trop éloigné pour le leur demander.
Les nuages sont descendus, ce qui donne naissance à une mer de coton d'où dépassent quelques pics et massifs. Et parmi ceux-ci, le plus noble et le plus majestueux d'entre eux, le Fuji. Sublime, divinement sublime. Puis je m'enfonce à nouveau dans cette mystique forêt vaporeuse. Le shinrin'yoku, littéralement "bain de forêt", est une pratique ancestrale : on dit que la présence des arbres apaise corps et esprit, et il semblerait qu'un chercheur ait récemment prouvé qu'en effet, la sylve dégage des substances propres à soigner nos maux. Marchant dans ces bois, je me guéris de mon trop-plein de modernité. Je me retrouve.
Il me faut 4h30 en tout pour regagner l'arrêt de bus. Le reste, vous le devinez : j'attends le bus quasi-désert, j'arrive à la gare, puis trois heures de train poisseux, j'empeste le fennec, enfin la maison, la douche, je ne tiens plus debout mais j'ai du mal à m'assoir, je me baffre comme ogre et je me couche tôt.
Le lendemain, je retourne travailler.












vendredi 31 juillet 2026

J'ai écrit un livre !

J'aime écrire, vous le savez, et outre ce présent blog, je me suis déjà commis dans quelques textes qui n'ont pas soulevé un enthousiasme général. Mais qu'importe, j'aime l'acte d'écrire. L'approbation d'éventuels lecteurs constitue un prolongement du plaisir d'écrire, son absence n'enlève cependant rien à ce plaisir. Mais là, pour la première fois, une grande maison d'édition a manifesté un intérêt pour mon travail. Mes écrits vont ainsi être publiés, et mon lectorat va considérablement s'élargir.
Laissez-moi vous raconter cette expérience depuis le début.

Quand je travaillais à Paris, j'avais une collègue avec qui je m'entendais très bien, Mumu. Lorsque j'ai quitté la France, c'est à elle que j'ai proposé de prendre ma place à l'association japonaise où je donnais des cours. Depuis, on est restés en contact, on se donnait des nouvelles de temps en temps, et je sais qu'elle faisait partie des rares lectrices de ce blog. Un jour, Mumu m'a annoncé qu'elle venait visiter le Japon en compagnie de sa femme, Isabelle, que je ne connaissais pas, et m'a demandé si on pourrait en profiter pour se voir.

J'étais très content de retrouver Mumu et de faire la connaissance d'Isabelle. 
Je les ai donc guidées un peu dans la capitale, fait découvrir quelques restaurants, quelques quartiers. Isabelle m'a dit qu'elle était éditrice, spécialisée dans les beaux livres. J'ignorais alors que ce terme désignait un genre précis, les livres grand format, à la présentation particulièrement soignée, offrant autant de place aux illustrations qu'au texte.
Bien des années plus tard, Gründ, la maison d'édition où Isabelle travaille, a décidé de lancer une série de guides sur les grandes villes du monde, les deux premières destinations retenues étant Paris et Tōkyō. Alors qu'Isabelle se demandait à qui elle allait confier la rédaction de ce dernier, Mumu lui a suggéré : "Pourquoi tu ne demanderais pas à Ludo ?" Isabelle a donc regardé mon blog, et il faut croire qu'elle a apprécié ce que j'y publie puisqu'elle m'a contacté, et voilà comment je me suis retrouvé embarqué dans ce projet.

On a eu quelques échanges de mails et quelques réunions avec ses collaborateurs (en ligne, bien entendu), pour détailler le concept. Le but n'était pas de concurrencer les spécialistes du guide touristique comme le Guide du routard ou le Lonely Planet, qui font déjà très bien le job dans leur catégorie. Il s'agissait de développer une approche plus portée vers les arts et la culture, de partager la vie culturelle de la cité vue de l'intérieur
. Combien de fois, lors de ces réunions, le mot "lifestyle" a-t-il été prononcé ! Il s'agit bien d'un guide 'touristique", mais qui ne contient pas une longue liste de restaurants ou d'hôtels, ni d'indications pratiques sur la façon de prendre le train ou ce genre de choses (je ne snobe pas du tout ce type d'informations, mais ce n'était pas l'angle de l'éditeur). Le livre se présente plutôt sous forme d'une déambulation thématique. Quoi qu'il en soit, la démarche de Gründ s'accordait assez bien à ce que je sais produire.
A leur demande, j'ai soumis une liste d'une quinzaine de thèmes, afin de constituer quinze chapitres, qui a été acceptée sans discussion.

Isabelle appréciait aussi mes photos, et elle m'a proposé d'illustrer le livre. J'ai envoyé quelques images que j'avais en stock pour faire des essais, mais l
e problème, c'est que toutes mes photos sont prises avec un smartphone, et que pour un beau livre, la qualité n'était pas suffisante. L'équipe a alors cherché un photographe français (ou au moins francophone, de façon à communiquer plus facilement) au Japon, mais n'a trouvé personne. Ils m'ont demandé si je connaissais un photographe, même amateur, qui pourrait participer à ce projet, et justement, j'en connaissais un, de l'époque du 80's Café (un café-langue que je fréquentais il y a quelques années). Je l'ai contacté, et il s'est montré intéressé pour nous rejoindre. Son travail a convaincu l'éditeur, et c'est ainsi que lui a été confiée la partie illustration. Et il se trouve que ce photographe se prénomme aussi Ludovic !

Puis je me suis mis au travail. D'arrachepied. D'octobre 2025 à février 2026, j'ai consacré mes moindres plages disponibles à la rédaction. Je n'avais plus que ça en tête. Au fur et à mesure qu'ils étaient terminés, j'envoyais mes textes au responsable (Nicolas, à qui Isabelle avait délégué la réalisation du livre), qui les relisait et m'envoyait des suggestions de modifications. C'était assez étrange pour moi, et assez nouveau : j'étais habitué à n'écrire que pour moi-même, j'avais toujours été le seul maitre à bord de mes textes. C'était la première fois que quelqu'un avait un droit de regard sur mes créations. Enfin non, pas tout à fait : à l'époque - il y a cent ans me semble-t-il - où j'étais adaptateur dans le doublage (je rédigeais les versions françaises de dialogues de séries télé), mes clients pouvaient aussi m'imposer leurs exigences, et c'était souvent la bagarre. Là, les choses se sont passées de façon beaucoup plus smooth. On était vraiment dans le travail d'équipe, dans la négociation et le respect mutuel. On avait tous à cœur de produire un objet final de qualité, et il fallait, en tout cas pour moi, parfois mettre mon orgueil dans ma poche pour modifier mes écrits. Tant pis si ma personnalité transparaissait moins, le cap à garder était le livre.

Une fois mes textes validés, je les faisais suivre à Ludovic le photographe, de façon à ce qu'il puisse prendre des images s'accordant, autant que possible, à mes écrits. Il y en a de sublimes.
Enfin, j'ai terminé dans les délais qui m'étaient impartis, comme on dit. J'ai poussé un grand ouf, et je n'avais plus qu'à attendre. L'équipe devait non seulement finaliser la composition graphique, mais il restait aussi tout le travail de traduction (le livre sortira en même temps en langues anglaise et allemande, d'autres langues suivront peut-être), et bien sûr, la fabrication physique du livre.
Voilà, maintenant, c'est fait : le livre est imprimé, et j'en suis très content. Heureux. Comblé.

Si vous aimez lire ce blog, vous devriez aimer lire le livre. Même s'il est évidemment beaucoup moins personnel, ma subjectivité y est tout à fait assumée. Mon style est sans doute un peu policé, mais les thèmes que j'aborde et le regard que je porte sur 
Tōkyō ne diffèrent en rien de ce que j'ai toujours écrit sur ce blog. 90% de ce que j'ai rédigé pour le livre provient de mes connaissances personnelles : ce que j'ai vu, ce que j'ai lu, ce que j'ai fait, ce que les Japonais m'ont raconté, etc. Les 10% restants sont le fruit de recherches sur internet, ou d'ajouts de l'éditeur.

Le livre est en précommande sur les sites habituels (Fnac, Amazon, etc.), et il sortira en librairie en octobre. J'espère que le résultat vous plaira. Même si je sais que mes écrits ne déclenchent que très peu de réactions, n'hésitez pas à me donner vos impressions. Ça m'aidera à affiner mon travail au cas où on me proposerait de participer à un nouvel ouvrage !

(Pour une raison de droits, je ne peux pas vous montrer ici
de photos extraites du livre. Les images illustrant ce billet
sont donc issues de mes archives, choisies un peu au hasard.)



dimanche 14 juin 2026

A la découverte de Yamagata

 Il y a quelques mois, on m'a envoyé un lien annonçant la réouverture, après de grands travaux, d'un aquarium spécialisé dans les méduses, à Tsuruoka, dans la préfecture de Yamagata. Vous l'avez peut-être remarqué si vous avez regardé le film commémorant mes dix ans au Japon, mais il se trouve que j'adore les méduses depuis longtemps. Sauf que quand j'ai reçu cette information, j'étais fauché comme les blés et il m'était impossible d'envisager de partir en vadrouille à travers le pays. Mais la roue tourne, et j'ai fini par être payé pour un travail effectué plusieurs mois plus tôt. De plus, du fait d'une mise à jour de mon statut, un de mes employeurs m'a signifié que j'étais tenu de prendre plusieurs jours de congés (payés) avant septembre.

J'ai donc décidé d'aller visiter cet aquarium. Comme je voulais partir avant la saison des pluies (qui commence généralement entre début et mi-juin), la période tombait au moment de mon anniversaire, ce qui me donnait un excellent prétexte, au cas où j'en aurais eu besoin, pour m'évader. Direction, donc, la préfecture de Yamagata, que je ne connaissais pas.

Sakata
Le lundi 1er juin, je me suis levé de bonne heure pour embarquer à bord du Shinkansen, le TGV japonais, direction Niigata, vers le nord-ouest. Après deux heures de trajet, j'ai pris un petit train local, et je me sentais déjà bien loin de la capitale. Imaginez les paysages : sur votre gauche, vous longez la côte de la mer du Japon, une mer d'huile, à peine ridée de vaguelettes, dont la ligne d'horizon se perd dans un léger voile de brume. Sur votre droite, ce sont des rizières où commencent à percer les jeunes pousses récemment plantées ; des tapis d'eau tels des miroirs parsemés de mèches vertes alignées. Et au-delà, comme des blocs de roche géants posés sur ces plaines, des montagnes noires où subsistent des traces de neige.

Après encore deux heures de voyage, on arrive sous un beau soleil à destination, la petite ville de Sakata. Les bus ne sont pas légion à circuler, et si vous ratez celui que vous comptiez prendre, vous aurez bien deux ou trois heures à attendre pour attraper le suivant.
Peu de circulation, dans Sakata, c'est le moins qu'on puisse dire. Cette ville est une illustration assez parlante du déclin démographique que connait le pays. Beaucoup de boutiques ont définitivement baissé le rideau, et les bâtiments à l'abandon pullulent jusque dans le centre-ville. Le quartier commerçant est plus morne que Canteleu un dimanche après-midi. Ville à échelle humaine, le meilleur moyen de circuler reste le vélo, que la municipalité met gratuitement à disposition, et j'en ai bien profité, plutôt que d'attendre le bus à chaque fois que je voulais me déplacer.
Certes, la cité ne regorge pas d'activités, mais il y a pourtant de très belles choses à voir. Autrefois, Sakata était un port particulièrement prospère, notamment grâce aux abondantes liaisons commerciales maritimes mises en place au 19e siècle par un certain Honma, riche marchand et dirigeant politique qui a laissé une forte empreinte. On peut encore visiter la maison où ce monsieur habitait, une ancienne demeure de samouraï, absolument somptueuse. Le musée Honma, lui, n'a qu'un intérêt très limité, mais son jardin est une pure merveille, un des plus beaux que j'ai vus depuis que j'habite au Japon. Au sein de cet écrin d'émeraude se dresse un sublime pavillon de bois où l'on peut savourer un matcha tout en laissant son regard se perdre dans la végétation alentour, un grand moment de paix et un envoûtant sentiment d'harmonie. Parmi les lieux à visiter, citons encore le Sanno Club, un vieux et vaste bâtiment parfaitement entretenu et converti en musée tout aussi bric-à-brac que jouissif.
Pour finir sur ce chapitre, comment ne pas évoquer l'accueil chaleureux des locaux, tous plus serviables et souriants les uns que les autres, qui vous donnent un peu, le jour du départ, l'impression de quitter des amis.

Ryokan et onsen

Le ryokan Wakaba semble auréolé d'une excellente réputation dans toute la ville. Il faut avouer que l'établissement de bonne taille relève d'un certain standing, tout en restant tout à fait traditionnel. La cuisine qu'on y déguste, 
généreuse et réconfortante, n'est pas étrangère à sa notoriété. Je dois toutefois reconnaitre que ce n'est pas forcément la meilleure gastronomie dont j'ai pu jouir dans un ryokan, car un peu trop lourde à mon gout, mais je n'ai pas boudé mon plaisir et me suis quand même régalé.
Le onsen est également très classique, et j'ai pu en savourer les bienfaits plusieurs fois par jour. Le parfum de l'eau est subtil, mais composé de différentes essences vertueuses, comme l'arnica, le concombre ou le yuzu.

Tsuruoka
Comme je l'ai dit, le principal objectif de ce petit voyage était de visiter l'aquarium de Tsuruoka, le Kamosui, ce que j'ai fait dès le lendemain de mon arrivée.

Rejoindre Tsuruoka depuis Sakata est déjà un dépaysement en soi. Le petit train s'arrête en pleine campagne, dans des gares qu'on prendrait pour des cabanons de jardin.
Tsuruoka est un peu plus grande que Sakata, mais pas forcément beaucoup plus animée pour autant. Là encore, pas beaucoup de monde, pas beaucoup de bus.
L'aquarium est d'une beauté onirique. Les couleurs des méduses, leur transparence me fascinent, leurs mouvements gracieux comme ceux d'une ballerine m'enchantent, leurs tentacules qui ondulent au ralenti évoquent la chevelure d'une sirène. Pas de cerveau, donc pas trop de scrupules à voir ces animaux tourner en rond dans leurs bassins. Au petit café dans le hall, on peut manger de la soft-cream (un genre de glace italienne très populaire au Japon) saupoudrée de morceaux de méduses. J'avais déjà eu l'occasion d'en gouter et je confirme : ça n'a pas beaucoup de gout. La surprise, c'est que malgré l'aspect gélatineux, c'est plutôt craquant sous la dent. Il parait que c'est plein de collagène et très bon pour la peau.
Le Kamosui n'est pas que l'aquarium le plus grand du monde consacré à cet animal, c'est aussi un centre d'études, et il abrite plus d'une centaine d'espèces différentes. On peut d'ailleurs faire une visite groupée dans les coulisses pour se faire une idée de la façon dont les chercheurs travaillent, et voir comment sont élevées les méduses (elles ne sont pas pêchées dans la mer). Passionnant, même si bien sûr, je n'ai pas compris le quart du quart des explications du guide. Le japonais en soi, c'est déjà compliqué pour moi, mais quand il s'agit de termes scientifiques, ça devient totalement hermétique.
De retour dans le centre de Tsuruoka, je me suis posé dans un café attenant à un sanctuaire, encore sous le charme serein du spectacle cnidaire de mes gélatines adorées.

Le typhon
Au moment où je quittais Tōkyō, un typhon s'en approchait. J'ai eu un bol monstre : alors qu'une tempête féroce et une pluie ravageuse fouettaient une grande partie du pays, la région où je me trouvais était complètement épargnée. Certes, il y a eu pas mal de vent et un peu de pluie le temps d'une journée, mais rien du tout comparé à ce que j'ai vu sur la télévision du ryokan. Ce qui m'a surpris, c'est que normalement, la saison des typhons débute à partir de la mi-aout, pour se terminer fin septembre ou début octobre. Et ce qui m'a choqué, c'est que dans les commentaires des journalistes, je n'ai pas entendu une seule remarque à ce sujet. Aucun n'a relevé l'anormalité du phénomène, comme si un typhon début juin, avant même que débute la saison des pluies, c'était banal. Avec une information aussi médiocre, comment les Japonais pourraient-ils prendre conscience que les effets dévastateurs du changement climatique ont déjà commencé ?
Je discutais récemment avec une apprenante dont le métier consiste - pour le dire simplement - à présenter des propositions aux gouvernements pour faire face à la crise planétaire annoncée. Et en résumé, le résultat : parmi les pays riches, qui pourraient agir, aucun n'est motivé pour le faire, aucun ne souhaite réellement s'adapter et prendre en compte les nouveaux paramètres. Malgré les discours hypocrites, tous les gouvernants du global nord souhaitent perpétuer la dynamique actuelle, pour la bonne et simple raison qu'ils n'en souffrent pas trop. Pas encore. Et tant que l'opinion publique, non alertée par les journalistes, continuera de s'écraser, les décideurs s'appliqueront à faire semblant.
Comme le chante si bien le poète : "On va tous crever".

Niigata
Sur le chemin du retour, j'ai marqué une pause plus longue qu'à l'aller à Niigata. Chef-lieu de la préfecture du même nom, c'est une ville assez grande, que j'avais rapidement aperçue, il y a fort longtemps.
Puisque nous étions le jour-même de mon anniversaire, ma kanojo nous avait réservé une activité manuelle dans un petit atelier de verre. Nous avons selectionné chacun un modèle qui nous plaisait, choisi les couleurs, et le maitre verrier nous a expliqué étape par étape comment fabriquer la perle que nous voulions. C'était un moment très sympa, même si je ne suis pas très habile de mes mains et que je doute un peu de la beauté de ma création.

Niigata est réputée pour la qualité de son riz et partant, de son saké, puisque cet alcool est essentiellement fabriqué à base de riz. Normalement, je ne bois pas d'alcool, mais puisque la découverte culturelle m'y invitait, je me suis rendu dans une boutique où l'on peut gouter différentes sortes de saké (après tout, c'était mon anniversaire). Il y en avait des dizaines de sortes à disposition ! Je m'en suis contenté de cinq, choisies un peu au hasard. J'avoue que la différence entre chaque cru est subtile et m'a un peu échappé. Au moins, j'aurais essayé. Ailleurs, j'ai pu gouter une soft-cream au saké, et là, je me suis vraiment fait plaisir.
Le soir, j'ai repris le Shinkansen et je suis rentré chez moi.

Digital detox
Pendant tout ce séjour, j'ai essayé de me mettre en digital detox, mais ça s'est avéré plus difficile que prévu. Je me suis vraiment forcé pour ne regarder mes mails qu'une fois par jour, et ne répondre qu'aux plus urgents, c'est-à-dire essentiellement les messages du travail. Mais à plus d'une reprise je me suis surpris à me saisir de mon smartphone par simple réflexe. Je savais déjà que j'étais dépendant, je sais maintenant un peu plus à quel point.
En fait, je pense que pour réussir à me couper totalement des écrans et des réseaux, il faudrait que je n'ai plus du tout mon smartphone à portée de main. Mais quand on en a besoin pour prendre des photos, c'est compliqué. Je crois que je vais investir dans un bel appareil photo.

En attendant, voici quelques images que j'ai prises, ainsi qu'un court montage, sept minutes de zen, pour partager ce petit et beau voyage avec vous. Résumé en un mot : raffiné.


vendredi 15 mai 2026

La ville du futur

 Non seulement la ville de Tōkyō change très vite, mais elle sert aussi de laboratoire architectural, et permet d'imaginer la cité du futur. Je suis allé me promener dans le quartier flambant neuf de Takanawa Gateway, et la science-fiction n'y parait plus si fictionnelle que ça. Pour le meilleur, ou pour le pire ?


La capitale du Japon a déjà été rasée deux fois au cours de son histoire. La première fois, c'était en 1923, à cause d'un immense incendie ; la seconde, c'était en 1945, à cause des bombardements américains. Si on ajoute à ça les tremblements de terre et autres catastrophes naturelles, on comprendra que la culture japonaise ne soit pas propice aux grands plans d'aménagement du territoire : on bâtit là où c'est nécessaire quand c'est nécessaire, sans tenir compte de ce qui se trouve à côté, car ce qui se trouve à côté est tout aussi bien destiné à disparaitre que le reste. La culture de l'impermanence imprègne donc aussi l'architecture. Et dans le même élan, bien sûr, on détruit tout autant allègrement qu'on construit, afin de faire place nette sans s'embêter du poids de l'histoire.

Cette absence de vision globale de l'urbanisme autorise les projets les plus avant-gardistes et parfois les plus ambitieux. C'est ainsi qu'est né le complexe Takanawa Gateway, sur un ancien site ferrovière. Le projet comprend cinq bâtiments, et se présente pratiquement comme une ville dans la ville. Totalement dévolu aux affaires internationales, on y trouve naturellement le siège de plusieurs entreprises, ainsi que des salles de conférences, et tout ce dont on a besoin pour travailler. Partout, des bancs, des alcôves, des espaces confortables permettent de s'installer avec son ordinateur sans se sentir enfermé. Pour bien travailler, il faut avoir l'esprit ouvert, libre, et à cet effet, l'omniprésence de l'organique a pour but d'aider les employés à être plus performants. Il y a
également un très grand nombre de restaurants et de cafés, mais aussi un sauna, une clinique, une école internationale, etc. Il y a même un espace tatami où l'on peut se détendre voire faire une sieste.
Le site ne sera complet et entièrement opérationnel que l'année prochaine, mais il a été inauguré en mars dernier, et fourmille déjà d'activité. Quelques logements ultra-moderrnes pour quelques privilégiés sont prévus, et le Museum Of Narratives (dont l'espace d'exposition est déjà en service) sera destiné à archiver numériquement des œuvres d'art contemporain. Il y aurait tant de choses à dire, car juste le temps d'une petite promenade, j'ai remarqué tellement de détails, et un si grand nombre de réflexions me sont venues...
Il y a de petits véhicules automatiques, qu'on peut emprunter pour se rendre d'un bâtiment à l'autre, il y a ces fonds sonores enregistrés - ici on entend des chants d'oiseaux, là on perçoit le glouglou d'un cours d'eau, là-bas de la musique planante - il y a ces parfums qu'on diffuse, il y a un sanctuaire shintô sur le toit, il y a ces bassins, dont un est conçu pour refléter la Lune, il y a un ashiyu (onsen pour les pieds) en plein air, il y a ce rocher couvert de végétation qu'on arrose à l'aide d'une pluie artificielle... On peut encore y voir ce qui devient de plus en plus répandu à Tōkyō : des robots de surveillance, qui patrouillent à la manière d'un vigile, mais sur roulettes. Un jour, il faudrait que je vous écrive un article complet sur les robots au Japon.

Tout cela m'a laissé avec un double sentiment contradictoire. D'un côté, j'ai d'abord été frappé et même fasciné par l'aspect tellement moderne (dans le sens de "reflet de notre société actuelle", et pas dans le sens de "à la mode", beaucoup plus fugace) du site. J'ai été séduit par les couleurs, les transparences, les lignes qui s'accordent assez bien à mes gouts personnels. Tout cela est le fruit de la même culture que celle dont je suis issu. Je me suis dit qu'il était bienvenu que les concepteurs d'environnement (il ne s'agit pas seulement d'architecture au sens basique du terme) cherchent à mettre fin au règne du verre et de l'acier froid et impersonnel. Laisser son regard se perdre, comme l'y invite cet espace, et contrairement à ce qu'on pourrait croire, ne peut être que créatif. Rêver est bon. J'ai été heureux de constater que l'importance de l'organique, et que le fait de replacer l'humain au coeur de cet organique, soient intégrés dans les moindres aspirations au mouvement - les corps en mouvements, l'air en mouvement - et de la pensée en marche. Je ne sais pas très bien comment décrire tout ça, j'espère que vous me suivez.

Mais d'un autre côté, un malaise me taraudait. A quoi tout cela doit-il servir ? Vous le savez, je suis viscéralement sceptique envers ce que certains présentent comme du développement économique. Il n'y a pas que l'impact environnemental de la construction en elle-même qui me turlupine : construire toujours plus, au lieu de recycler ; combien a-t-il fallu couper d'arbres pour habiller ces hautes parois, et les arbres plantés sur les terrasses compensent-ils vraiment - autorisent-ils vraiment - la destruction de la nature ; même les véhicules automatiques sont couverts de bambou ; et ces tonnes de béton cachés sous les murs végétalisés, bref, un bâtiment neuf est un bâtiment neuf, et je ne suis pas sûr que l'existence de tout ça soit justifiée. Mais surtout, j'en reviens là : q
uel est le but de cette organisation de l'espace et des corps s'y mouvant ? 
Ici, la création est tout entière tournée vers la production, et pas la production de poésie : la production de richesse  (mais tout le monde n'en profitera pas), de technologie, d'efficacité, pour aller vers l'encore plus et l'encore plus. Comme si c'était normal, impossible à remettre en cause. La raison-d'être de la machine, l'ADN du système. La valeur absolue évidente, inquestionnable. Qui oserait s'opposer à ce qui est présenté comme du progrès ?
J'y vois surtout, moi, le Léviathan qui se mord la queue, la course effrenée vers la falaise, ou bien droit dans le mur, l'inéluctable et monstrueuse fin que nous nous élaborons soigneusement. Et je me demande si, quand tout s'effondrera, ce type de concept architecturé sera le premier à s'écrouler, ou bien le dernier à rester debout.








mercredi 15 avril 2026

Portrait japonais

 Ça faisait quelques temps que j'y pensais, et j'ai concrétisé ce désir à l'occasion de mes dix ans au Japon : je me suis fait tirer le portrait par un studio professionnel !
Au studio Esperanto, à Tōkyō, la plupart des clients sont des clientes, qui viennent parfois entre amies. Il y a également des forfaits pour les couples. Beaucoup sont japonais, mais de nombreux touristes aussi se font faire ici un joli souvenir. En ce qui me concerne, c'était un moment que je voulais vivre seul, et j'ai effectué toutes ces démarches sans en parler à qui que ce soit. Ma vie.
Le prix est un peu cher, mais la qualité du service est à la hauteur. Pour environ 100 € (suivant les options qu'on prend), on a le choix entre de nombreux costumes. Ensuite, la maquilleuse s'occupe d'estomper nos rides et d'unifier le teint de notre visage. On peut choisir "naturel" ou "transformation" (un maquillage plus accentué avec par exemple des faux cils, un style qui s'adresse donc plutôt aux femmes). Quand on est prêt, direction le plateau : on peut choisir entre quatre décors. Je me suis rapidement décidé pour le plus japonisant, et j'ai réservé l'option "machine à fumée", qui me rappelle l'atmosphère mystique du manga et du film XXXHolic. On sent que le photographe connait bien son boulot, il nous dirige très précisément, jusqu'à la position des doigts ou la direction du regard. On peut utiliser différents accessoires (masque traditionnel, ombrelle, etc.) ; c'est utile quand, comme moi, on n'a pas l'habitude de prendre la pose et qu'on ne sait pas quoi faire de ses mains. La séance dure facilement une heure, il prend une cinquantaine d'images. On nous laisse aussi un moment pour prendre des selfies, mais à cause du maquillage, je ressemble à l'homme mystère de Lost Highway !😅
Quand c'est terminé, on choisit trois clichés, qui seront retouchés. Au moment de partir, l'équipe, adorable, nous fait cadeau d'une petite photo imprimée et plastifiée. Et puis enfin, quelques semaines plus tard, on reçoit le résultat par email. Le voici.








lundi 6 avril 2026

Le temps des fleurs

 Cette année, les conditions étaient idéales pour admirer les fleurs : très beau temps, pas de vent, pas de fraicheur, et la pleine floraison un dimanche... Les familles sont sorties en masse pour faire leur traditionnel piquenique sous les cerisiers, et moi, j'ai enfourché mon vélo et me suis baladé autour de Nagareyama. Voici un aperçu de ma balade.