vendredi 3 avril 2026

A la dérive

Dites, vous n'avez pas l'impression que le monde part à la dérive ? Au risque de passer pour un adepte du "c'était mieux avant", je ne reconnais pas le monde dans lequel j'ai grandi. Les valeurs fondamentales qui m'ont été transmises et qui m'étayent sont en train de fondre, et je voudrais partager avec vous quelques réflexions qui s'agitent en moi depuis quelques temps.
Au Japon comme un peu partout sur la planète, la droite se modère de moins en moins et l'extrême droite monte inexorablement. Elue l'automne dernier, la très populaire et franchement populiste nouvelle première ministre Sanae Takaichi (à prononcer sana-é taka-i-tchi) se présente comme une héritière de Shinzo Abe, mais j'ai l'impression qu'elle est bien plus radicale que lui. Je ne suis pas un expert en politique japonaise, mais il ne me semble pas me souvenir que Abe ciblait aussi ouvertement les étrangers. Tout le monde au Japon sait pourtant parfaitement que l'immigration est un pilier essentielle de l'économie (en raison de la réticence des Japonais à faire des bébés), mais malgré ça, Takaichi veut freiner la venue de travailleurs expatriés. Par exemple, une des mesures qu'elle souhaite mettre en place est l'augmentation des frais de renouvellement de visa. Je paye actuellement environ 10 000 yens (55 €) tous les trois ans, mais les frais pourraient être multipliés par dix ! Pour moi, ça représenterait approximativement la moitié d'un mois de salaire moyen ! Mon prochain renouvellement est dans deux ans, j'ai intérêt à commencer à économiser dès maintenant (ce que je fais, d'ailleurs) si je veux passer la vague sans me noyer.
Pourquoi une telle mesure en contradiction avec la situation économique nippone ? Sans doute pour faire plaisir aux électeurs qui seraient tentés d'accorder leur vote au Sanseitō. Kezako ? L'équivalent du RN local. Leur discours est tristement devenu classique : immigration zéro, antivax, non aux droits des personnes LGBT, etc. Les étrangers, surtout, sont la bête noire du Sanseitō, car, c'est bien connu, ce sont des criminels notoires qui ne payent pas de taxes et qui profitent du système de santé local... Ce discours vous rappelle quelque-chose ? Il est tout aussi infondé que les litanies du RN, puisque par exemple, la part des ressortissants étrangers impliquée dans des incidents ne dépasse pas 2% (pas 2% des incidents, mais 2% des ressortissants, qui représentent eux-mêmes 3% de la population vivant au Japon) (chiffres de la police.) Quant aux taxes, je peux vous dire que j'en paye ! Mais au Japon comme ailleurs, l'extrême droite et la vérité, ce sont deux mondes à part. Les droits des femmes suivent la même ligne : pas de possibilité de garder son nom de famille après le mariage, pas de réforme du système impérial pour permettre à une femme d'accéder au titre suprême... Evidemment, Sōhei Kamiya, le fondateur du parti, fustige les femmes qui ne veulent pas d'enfant, et d'ailleurs - y a-t-il un rapport ? - sa secrétaire s'est suicidée pour cause de harcèlement. En outre, ce charmant personnage a également déjà été épinglé pour des propos antisémites. La totale, quoi. Cerise sur le gâteau : le slogan du Sanseitō est "Japan First". Un slogan dans une langue étrangère, donc, pour glorifier la culture japonaise. Cohérant. A moins qu'il s'agisse d'un message adressé aux étrangers, pour leur faire comprendre qu'ils ne sont plus les bienvenus.
Ce qui est inquiétant, et c'est la raison pour laquelle je vous en parle, c'est que, lentement mais sûrement, ce parti gagne du terrain à chaque élection. D'où le glissement vers la droite dure de Takaichi (qui n'a de toute façon pas besoin qu'on la pousse beaucoup pour glisser dans cette direction). Et, cons parmi les cons, les étrangers ne sont pas les derniers à soutenir le Sanseitō ! J'ai vu récemment sur YouTube la vidéo d'un Français installé depuis longtemps au Japon, qui insinuait qu'il y avait trop d'étrangers dans ce pays, et qui trouvait que Takaichi était trop coulante avec tous ces délinquants qu'il faudrait mettre dehors. Ce navrant gugusse se vantait que ses enfants ne parlent pas français, les privant par là même de la richesse d'une double culture. Et le plus pitoyable, dans tout ça, c'est que cet imbécile est suivi par 10 000 followers, qui laissent des commentaires type "Vive le Sanseitō !", sans réaliser qu'à l'inverse, le Sanseitō rêve de ne jamais voir ces gens mettre les pieds au Japon.
Ce minable plouc n'est pas un cas isolé, je connais d'autres personnes qui sont sur la même longueur d'onde. En ce qui me concerne, je suis accueilli et bien traité dans un pays qui n'est pas le mien, dont je ne partage ni la langue ni la culture. Je suis, littéralement, un travailleur immigré, et je ne saurais pas comment gérer mes dissonances cognitives si je devais prendre position pour que les autres ne fassent pas comme moi.
Il y a quelques mois, j'ai pris un verre avec un Français voyageant au Japon. La discussion n'était pas passionnante, ce jeune homme étant bouffi de stéréotypes positifs sur le Japon, ce qu'on appelle parfois "un bandeur du Japon". A un moment, il me lance :
- Ce qui est bien ici, c'est qu'on ne nous juge pas sur l'apparence mais sur ce qu'on est vraiment.
Je ne savais pas trop quoi répondre à une remarque aussi creuse. Afin d'essayer d'élever un peu la conversation, je lui réponds :
- C'est vrai que depuis dix ans que je suis ici, je n'ai jamais été victime de racisme.
Et là, il se met à bafouiller :
- Oui, euh... enfin, euh... maintenant en France, c'est le contraire : il y a du racisme anti-Blancs.
Nous y voilà. Je veux bien croire que le racisme anti-Blancs existe, la bêtise n'étant pas l'apanage d'une ethnie, mais la stupidité de la remarque laisserait croire que le racisme anti-Noirs ou anti-Arabes a disparu, alors que ce bozo suintaient la haine des personnes à la peau trop sombre pour lui. Mais combien de Blancs sont victimes de racisme chaque jour en France, et combien de personnes racisées souffrent-elles d'ostracisme, sous une forme ou une autre ? Cet âne vantait une société qui soi-disant ne juge pas sur l'apparence, alors que lui-même ne supporte pas de voir des gens à l'apparence différente de la sienne.
Je sais bien qu'une situation économique difficile, comme celle que traverse le Japon actuellement, manipulée par la propagande, est un terrain privilégié pour dresser les uns contre les autres. Au Japon, les coupables désignés sont les Chinois et dans une moindre mesure les Coréens, et de plus en plus les travailleurs venus d'Asie du sud : Vietnam, Philippines, Myanmar, etc. J'ai un peu étudié la psychologie sociale, et j'ai conscience que l'attitude d'un groupe vis-à-vis d'un autre est conditionnée par des paramètres qui n'ont rien à voir avec la raison. Mais je sais aussi qu'il existe des discours qui parviennent à apaiser les tensions, et d'autres aptes à les attiser. Il est très facile - trop facile - de pointer du doigt un ennemi. C'est le côté obscur de la Force : plus facile, plus rapide, plus puissant. Il faut prendre beaucoup de recul pour parvenir à y échapper. Je ne suis pas naïf, et je vais essayer de ne pas être trop manichéen. Moi-même, je suis souvent exaspéré par le comportement de certains Chinois au Japon. Il serait tellement simple d'accuser "les Chinois", et honnêtement, je me surprends parfois à laisser mon cerveau émettre ce genre de réflexions. Pour me tempérer, je dois faire l'effort de me remémorer, par exemple, que parmi les meilleurs élèves que j'avais à l'école primaire se trouvaient un grand nombre de Chinois. Et de Coréens, et de métis, et autres. Des enfants adorables dont je veux me souvenir. Le fait de stigmatiser un groupe résulte d'une construction sociale, et non d'un constat du réel. Je ne suis pas parfait, je lutte contre moi-même. Comme je vous le disais récemment : je suis trop faible pour aimer tout le monde. Plus difficile est le chemin vers le côté lumineux de la Force. Mais plus serein, au final. Il n'est pas facile de vivre ensemble, il n'est pas facile d'être intelligent, mais c'est la seule option viable pour l'humanité.
La France connait les mêmes difficultés mais n'a pas d'excuse : elle s'est construite sur le métissage, et son identité est multiple. Comment a-t-elle pu dériver à ce point vers l'obscurantisme ? Tout le long de ma scolarité, j'ai cotoyé des Arabes et des Noirs, et ça ne m'a jamais posé de problème. La question ne se posait même pas. Tous mes éducateurs - parents et enseignants - m'ont appris qu'il était normal, juste normal, qu'il y ait des différences. Aujourd'hui, j'ai le sentiment que ces valeurs sont inversées. On critique les anti-fascistes avec virulence, comme si leur cause n'était pas défendable. Les députés sont allés jusqu'à observer une minute de silence à l'Assemblée nationale pour honorer un nazi. Je suis abasourdi. Je ne justifie en rien la mise à mort du jeune homme, et d'une manière générale je ne justifie pas la violence, mais mon émotion a été toutefois très modérée devant ce drame qui était loin d'être une surprise. Les élus sont censés représenter le peuple, mais j'affirme que ce n'est pas en mon nom que cet hommage a été rendu.
Une candidate appartenant pourtant à la droite dite républicaine a repris à son compte la devise pétainiste "Travail, famille, patrie", et le président Macron lui-même a osé faire l'éloge de Pétain. Sérieusement, c'est quoi la prochaine étape ? Ce n'est pas le monde où on m'a appris que la paix était préférable à la guerre, où l'amitié entre les peuples était considérée comme une valeur fondamentale. Quand le Front national est arrivé au second tour des présidentielles pour la première fois, ça a été un grand choc. Maintenant, le choc serait si le RN était éliminé au premier tour. Les valeurs ont été inversées.
Un matin, je me lève et comme tous les matins, je prends mon petit déjeuner en lisant le journal. "Scandale : Mélenchon tient des propos antisémites". Je regarde les propos antisémites en question : il a fait de l'humour foireux sur la prononciation d'Epstein. Ma première réaction est de me dire que moi aussi, je m'étais déjà interrogé sur ce sujet, les anglophones prononçant "epstine", alors qu'ils prononcent par exemple "franken-chtaïne", bien que la graphie soit identique. Même si la blague de Mélenchon était à chier, de quoi en faire un fromage ? "C'est souligner l'origine juive d'Epstein !" s'offusquaient en chœur les journaux ! Mais ils sont fous ou quoi ?! Qui a déjà fait le lien entre Frankenstein et une quelconque judaïté ? Personnellement, je n'avais jamais fait le rapprochement entre le nom d'Epstein et ses origines, et même maintenant, je ne vois pas en quoi cela peut être signifiant. Puis je me suis souvenu que quelques jours auparavant, Mélenchon avait organisé une conférence de presse où il n'avait pas invité les médias classiques, mais seulement les nouveaux médias, plutôt favorables à sa cause. Voilà donc la vengeance de la presse française. Attention, je ne prends pas la défense de Mélenchon ! Honnêtement, je n'en ai rien à secouer de ce monsieur, et pour tout dire, je n'ai jamais voté pour lui. Je pense d'ailleurs que convier uniquement les médias qui ne lui sont pas hostiles était une très mauvaise idée : si un personnage politique ne supporte pas la critique, il ne mérite aucun mandat. Mais ce que je veux dire, c'est qu'on a là encore la démonstration de l'inversion des valeurs : on invite partout les représentants d'un parti co-fondé par un collaborationniste et d'anciens Waffen-SS, et on accuse d'antisémitisme un mouvement politique qui n'a jamais cessé de lutter contre les discriminations. Je sais bien qu'il y a aussi des racistes et des antisémites à gauche, la connerie étant universelle, mais la société n'aurait-elle pas un peu perdu le nord ? Et pendant ce temps-là, on voit tous les jours à la télévision Benyamin Netanyahou, pourtant sous mandat d'arrêt émis par la Cour pénale internationale de La Haye, s'exprimer librement et même traverser le territoire français sans être inquiété.
Je ne sais pas comment conclure ce billet. J'aurais encore des tas de choses à vous dire sur notre système démocratique à bout de souffle, mais je vais finir là pour aujourd'hui.
J'ai cessé mes contacts avec d'anciens bons amis, parce que l'un a justifié le génocide à Gaza ("La paix n'est pas une option"), tandis que l'autre a soutenu des arguments débiles, avançant que si on portait un regard critique sur l'attaque israélo-américaine, c'était qu'on était forcément pour le régime des mollahs, et que ceux qui osaient prendre la défense des droits des femmes ou des homosexuels n'avaient qu'à aller en Iran, "pour voir comment c'est là-bas". Moi qui n'avais jamais douté de l'intelligence et de l'humanité de ces amis, je suis tombé de haut.
A force d'entendre des horreurs à longueur de journée, sur les Noirs, les Juifs, les Chinois, les Autres, ça finit par devenir banal, puis normal, jusqu'à accéder au statut de vérité. C'est comme ça qu'on a pu convaincre des gens - des humains comme vous et moi - de bâtir des camps de concentration. J'en suis venu à remettre en cause mes valeurs : finalement, la paix, est-ce que ce n'est pas un peu suranné, un mal pour un bien ? Est-ce que tuer des gens n'est pas si grave ? Voire massacrer des peuples ? Est-ce que la guerre c'est la paix, et la paix c'est la guerre, comme dans 1984 ? Peut-être que ce qui me glace le sang, dans les terribles réflexions de mes anciens amis, c'est que ça me fait comprendre à quel point on risque tous de devenir des Rhinocéros. On glisse sans s'en rendre compte. Peut-être que si j'écris ce billet, c'est pour lancer un appel de détresse : suis-je le dernier à préserver mes valeurs d'autrefois ? Est-ce que je me suis trompé ? Est-ce moi qui ne suis plus en connection avec le monde d'aujourd'hui, avec mon pacifisme désuet ? Moi qui suis loin de vous, sur mon archipel tremblant, je voulais vous adresser mes mots, mon regard, mon point de vue subjectif d'un Français exilé. Assiste-t-on à la fin d'un monde ?

samedi 21 mars 2026

Dix ans...

 Je n'aime pas le Japon. Pour simplifier, il m'arrive pourtant de dire que j'aime le Japon, mais en vérité, ça ne veut pas dire grand-chose pour moi, "j'aime le Japon". Ce que j'aime, c'est vivre au Japon. Et ça tombe bien, puisqu'aujourd'hui, ça fait dix ans que j'y vis...


Commençons ce billet annuel par un rapide regard sur celui de l'année dernière. Je vous avais prédit la 3e Guerre mondiale, force est de constater qu'elle n'est pas advenue, et on ne va pas s'en plaindre. Je suis soulagé de m'être trompé, mais personne pourtant, je crois, ne pourrait se réjouir de la situation internationale actuelle. Le racisme et l'antisémitisme se banalisent, la démocratie se réduit comme peau de chagrin, surtout aux Etats-Unis, ni l'Etat de droit ni le droit international ne semblent plus être à la mode, contrairement au fascisme, qui redevient tendance. Quant à l'invasion de Taïwan par la Chine, peu de monde en doute encore. Je l'envisageais pour cette année, mais les experts la prévoient plutôt pour l'année prochaine. Ce que personne ne peut imaginer, ce sont les conséquences. Les Etats-Unis sont devenus totalement imprévisibles, et la nouvelle première ministre japonaise, Sanae Takaichi (à prononcer "taka-i-tchi"), a beau jouer les dames de fer, elle n'aura de toute évidence pas les moyens de s'opposer militairement à la Chine le moment venu. Alors peut-être que, comme la Russie en Ukraine, comme les Etats-Unis au Venezuela, comme Israël à Gaza, comme les Etats-Unis et Israël en Iran, le monde laissera faire les dirigeants autoritaires, et les Chinois pourront tranquillement étendre leur empire. La guerre mondiale n'a certes pas éclaté, et elle n'éclatera peut-être pas, mais je ne suis pour autant pas plus optimiste que l'année dernière.
On refait un point l'année prochaine. En espérant qu'il n'y ait rien d'autre à dire avant.


Passons à tout autre chose.
Qu'est-ce qui a changé, pour moi, depuis dix ans ?
Je suis devenu très sensible à la cause environnementale, c'est la plus grosse évolution que je remarque chez moi, mais je suis incapable de mesurer l'impact que mon expatriation a pu avoir sur ce point. Que serais-je aujourd'hui si j'étais resté en France ?
Je vous disais, dans un billet récent, qu'il n'y a pas que le temps qui nous change, il y a l'espace aussi. En voici une illustration surprenante. Quand j'habitais en France, je n'ai jamais eu de problème de rhume des foins. J'ai été bien surpris, en arrivant au Japon, de voir que de nombreux autochtones portaient des masques et parfois même des lunettes spéciales au printemps pour se protéger des pollens. Et j'ai été encore plus surpris de constater que moi aussi, au bout de quelques années, je commençais à être affecté par ce mal saisonnier. La première cause qui viendrait à l'esprit est que les pollens sont plus forts au Japon qu'en France, mais si c'était le cas, j'aurais ressenti ce rhume des foins dès mon arrivée, n'est-ce pas ? La seule explication rationnelle que je trouve, c'est que l'alimentation locale a transformé mon métabolisme. Ceci est tout à fait anecdotique, mais je me dis qu'il y a sans doute beaucoup d'autres changements qui sont intervenus en moi sans que j'en ai conscience.

Le Japon est dans ma chair, c'est devenu ma normalité. Non pas que je n'y porte plus un regard d'explorateur, mais que je me suis habitué à porter un regard d'explorateur. A tel point que c'est également un regard d'explorateur que je porte sur la France quand je m'y rends. Bien entendu, l'exaltation de mes débuts s'est atténuée, c'est naturel. Lors de mes premiers trajets en train, je buvais les paysages à la fenêtre, je ne voulais pas en perdre une miette. "Putain, je suis au Japon ! Le délire !" Maintenant, je profite de mes trajets pour bouquiner et, très souvent, pour dormir. C
omme les Japonais.
Dix ans.
C'est comme ça, on aime les chiffres ronds. Tous les 21 mars, depuis le début de mon exil, je vous fais un bilan de l'année écoulée, mais j'ai voulu profiter de ce dixième anniversaire pour établir un gros bilan global, et à cet effet, j'ai élaboré un collage audiovisuel. Vous vous souvenez peut-être du film que j'avais réalisé pour mes 50 ans. Sinon, ou si vous voulez vous rafraichir la mémoire, vous pouvez le (re)voir ici :
Dans ce film, j'explorais les raisons et je retraçais le chemin qui m'a conduit à partir habiter au Japon. Dans ma dernière création, qui en constitue une sorte de suite et que je vous propose de découvrir aujourd'hui, je pars de la conclusion du film précédent pour parler plus précisément de ma vie ici, et je m'interroge sur la direction où cette vie me mène.

Ma première impulsion a été de songer à un montage ultra-rapide, avec des milliers d'images résumant tout ce que j'ai vécu depuis mon départ. Puis je me suis rendu compte que cette idée était en fait influencée par les réseaux sociaux, où règnent l'immédiateté et le manque de profondeur. Alors j'ai choisi de prendre le contrepied en faisant l'éloge de la lenteur et du temps long. Mon nouveau film dure presque deux heures. Et malgré ça, il n'est pas 
exhaustif.
Deux heures, c'est long, c'est une alternative à une soirée télé.
J'ai intégré de longues plages musicales (relativement longues : elles ne durent guère plus de deux ou trois minutes). Appréciez simplement chaque performance comme un moment unique : la musique est là, présente, prenons le temps, écoutons-la pour savoir si elle nous plait ou pas. Et puis il y a tous ces trains, ces transits, pour laisser l'esprit divaguer. Qui sait où cela conduit, d'aller d'un point à un autre ? Ces trains où je lis, où je dors, donc où je rêve.

Vous vous perdrez, c'est volontaire. Ce film est un labyrinthe parce que telle est ma mémoire. Oui, telle est la mémoire, je crois. Superposée, confuse, sautant d'une image à une autre. Incohérente, répétitive et volatile. Et si par hasard, il émergeait une quelconque relation entre les images et les sons, ce serait à vous de le déterminer. Car si je vous donne les clés, vous ne pourrez pas créer/trouver votre propre chemin. Un labyrinthe où on ne se perd pas n'est pas un labyrinthe. Mes partis 
pris esthétiques sont radicaux, j'en ai conscience et je l'assume. Ce film est loin d'être parfait parce qu'il est à mon image : amateur, un peu beau et un peu moche, intuitif et nébuleux. En fait, si je devais mourir demain, ce film serait mon testament.
Je sais que peu d'entre vous auront la patience d'aller jusqu'au bout, et je ne suis pas vexé. Un format aussi inhabituel demande sans doute beaucoup de concentration ou au contraire, beaucoup de lâcher-prise. A vous de voir jusqu'à quelle profondeur vous avez envie de plonger dans les méandres de mon cerveau.
Dernier point : si vous avez des difficultés à visionner la vidéo, envoyez-moi un message ou laissez-moi un commentaire (avec votre nom) pour que je puisse régler ce problème. Etant donné l'intimité du contenu, j'en ai limité l'accès. Et de toute façon, les commentaires sont toujours bienvenus.
Bref, joyeux anniversaire, moi.
Vous êtes prêts ? 3, 2, 1, partez...










samedi 10 janvier 2026

Regards sur ma terre natale

 Je me suis rendu en France pour passer les fêtes de fin d'année. Il s'agissait de ma quatrième visite en Terre Natale depuis le début de mon expatriation. Le moins qu'on puisse dire, c'est que ce fut un voyage riche en réflexions. Je ne peux pas tout vous raconter, il faudrait un livre pour ça, mais je vais essayer de vous faire un résumé.


Le trajet
Après presque 24 heures de voyage, je suis arrivé à Paris, où je suis resté trois jours chez ma copine Steph. J'ai ensuite pris le train de nuit direction les Alpes, afin de rejoindre ma famille pour Noël. J'y suis resté presque une semaine. Puis je me suis rendu pour deux jours dans les Cévennes, entre Nîmes et Alès, où habite Chris, mon amie de l'époque de l'université. Enfin, je suis retourné à Paris, où j'ai séjourné chez Fred et Cyril, jusqu'à mon départ. Cet itinéraire m'a permis à la fois de voir beaucoup de monde et de prendre mon temps avec chacun. Je profite d'ailleurs ici de l'occasion pour les remercier tous pour l'hébergement.


La famille
Mon père avait loué un grand chalet près de chez lui, à Gap, pour recevoir toute la famille. Au total, nous étions treize ! Ça a évidemment été un immense plaisir de partager les fêtes de Noël avec tout le monde, l'occasion est si rare. Entre gastronomie et soins prodigués par ma petite sœur, promenades et sapin de Noël, c'était à la fois festif et paisible, de la joie et du repos, tout ce dont j'avais besoin. J'ai pu profiter de la présence de chacun, et je crois qu'on a tous apprécié ce moment à sa juste valeur.


Les amis
Durant mes deux passages à Paris, mon emploi du temps était bien chargé. Chaque jour, j'avais des rendez-vous avec des amis, dont certains que je n'avais pas vus depuis plus de dix ans. Repas chaleureux, ou parfois juste le temps d'un café, j'ai eu le sentiment de faire une mise à jour essentielle dans mes relations humaines. Evidemment, il y a encore beaucoup de monde que j'aurais aimé voir (je pense fort à vous, Aurélie, Laurent, Perrine et bien d'autres), mais je nourris toujours l'espoir que ceux que je n'ai pas pu rencontrer feront un jour le voyage jusqu'à chez moi.


Les anciens élèves
Parmi mes rendez-vous, je tenais absolument à caler un moment avec quelques-uns de mes anciens apprenants japonais qui vivent actuellement en France. En particulier, j'ai pu boire un verre avec "mes enfants" Sakura et Rio, dont je vous ai parlées il y a quelques mois. Constater leurs progrès en français, et les voir grandir et mûrir en français, je n'ai même pas les mots pour dire l'émotion que ça m'a procuré. Inestimable.


La cuisine
Je savais de longue date que l'alimentation est un marqueur culturel fort, et que renouer avec ses anciennes habitudes culinaires est une des priorités de tout exilé de retour dans sa région d'origine. En ce qui me concerne, ça a été une orgie de fromage, une véritable cure. Comme à chaque fois, en vérité. Mais je me suis fait aussi plaisir avec flan, millefeuille, galette des rois, baguette, croissant, etc. Si on ajoute à ça foie gras et bûches, ça explique pourquoi j'ai pris deux kilos en deux semaines !


Les expos
Grâce à mes amis, j'ai visité quelques expos très différentes les unes des autres. L'art, ça fait toujours du bien à la tête. En la matière, je ne suis certes pas frustré à Tōkyō, mais pour une fois que je pouvais comprendre toutes les explications ! Niki de Saint Phalle ou le musée du Quai Branly, par exemple, c'est du baume pour les yeux et de la nourriture pour le cerveau. J'ai même eu droit à une passionnante visite privée de l'Ircam.


Les souvenirs
Quels souvenirs peut-on ramener de France, pour soi ou pour ses proches, quand on est soi-même un ancien Parisien ? De la bouffe, bien sûr ! C'est bête, mais ici, au Japon, il n'est pas si facile de trouver du couscous (je sais, ce n'est pas tout à fait de la cuisine typiquement française, mais j'aime beaucoup ça), je m'en suis donc ramené une boite. Et puis un autre truc tout simple : des tortellini, au bon gout de nostalgie. Evidemment, j'ai aussi fait le plein en bouquins. J'ai également acheté pas mal de produits cosmétiques, car on trouve en France des parfums que j'adore, noix de coco ou monoï, par exemple.


Paris
Paris sera toujours Paris, mais il y des choses qui changent : il y a beaucoup moins de crottes de chiens qu'avant ! Ce qui ne changent pas : les cinglés qui gueulent tout seuls dans la rue ou au supermarché. Ce qui est pire qu'avant (ou alors c'est moi qui ai perdu l'habitude) : les gens qui parlent super fort dans le métro. Franchement, ça ne vous dérange pas que tout le monde sache ce que le docteur vous a dit, ou avec qui vous allez diner ce soir ? Pour moi, ce n'est pas seulement de l'irrespect pour les gens alentour, c'est aussi un choquant manque de pudeur. Globalement, j'ai trouvé que l'ambiance était assez agressive. Je me force à ne pas faire plus long sur ce chapitre, mais - là aussi - j'aurais tellement de choses à dire...


Impressions
Je ne peux pas vous résumer en quelques lignes la richesse des réflexions qui m'ont accompagné tout le long de ces vacances. Au Japon, je suis naturellement "Ludo le Français", et en France, "Ludo le Japonais" (ou tout au moins, "celui qui habite au Japon"). Je me suis beaucoup interrogé sur les rôles sociaux qui nous sont assignés, sur la façon dont nous les acceptons ou les rejetons, dont nous jouons avec pour nous positionner vis-à-vis d'autrui. J'ai ressenti un certain malaise à cause du décalage entre le fait de retrouver mes racines et en même temps l'évidence que je ne suis plus d'ici, que ce n'est plus mon monde. Alors qu'autrefois, tout était facile pour moi en France, trop facile, j'ai galéré avec le système Navigo pour me déplacer dans la capitale, et j'étais paumé avec les pièces de monnaie. Je me sentais tellement perdu, tellement extérieur à ce qui m'entourait, que très souvent, j'avais le sentiment d'observer bien plus que de participer aux choses.


En conclusion ?
Amélie Nothomb a grandi au Japon, et a été déchirée de quitter le pays. Quand elle a tenté d'y retourner, des années plus tard, elle s'est rendu compte du gouffre qui s'était creusé entre son enfance japonaise et sa vie d'adulte. Pour elle, c'est L'impossible retour, selon le titre d'un de ses derniers livres. Je ne serais pas aussi radical, mais oui, il n'y a pas que le temps qui nous change, il y a l'espace aussi. Ceci dit, je pense que si un jour je devais vivre à nouveau en France, je pourrais sans trop de difficulté me réhabituer. Mais pour ça, il faudrait que j'en ai envie.
J'ai adoré mes marches en montagne, qui m'ont bien aéré l'esprit et les poumons, et je suis très heureux d'avoir brisé le rythme de mon quotidien. Mais combien de fois me suis-je surpris à sortir, spontanément, des mots en japonais, voire à faire des ojigi, ces salutations traditionnelles ? Mon naturel, qui revient au galop, n'est plus celui qui m'a vu naitre.

vendredi 12 décembre 2025

Musiques

 Je vous propose de finir l'année en musique avec quelques playlists que j'ai compilées, et ne cherchez pas, ça n'a rien à voir avec le Japon.
Dans cette première playlist un peu fourre-tout, j'étais parti pour rassembler des sons vintage électro, un peu moderne, un peu nostalgique, entre le disco de mon enfance et la new-wave de mon adolescence.
Et puis comme ça m'a bien amusé, j'ai fait une deuxième playlist, cette fois-ci résolument nostalgique, avec des chansons que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaitre. Un peu plus axé sur la chanson française et un peu plus acoustique.
Mais après l'adolescence, alors qu'à la télé Buffy chassait ses vampires, je poursuivais les miens. J'ai cherché d'autres ambiances, plus rocks, plus desespérées, plus énergiques, et ce que j'en garde se trouve sur cette troisième playlist.
Et enfin, comme il me restait en tête encore beaucoup de souvenirs, je les ai alignés sur cette quatrième playlist.
J'ai évidemment encore beaucoup d'autres mélodies qui s'agitent en moi, mais je m'en tiens là pour l'instant. Chaque playlist dure environ une heure, je suis sûr que vous connaissez au moins 90% des morceaux qu'on y entend.
Je précise que je ne suis pas DJ, que je n'ai pas de logiciel de mixage, et que je me suis contenté de faire un simple bout à bout avec des musiques glanées sur YouTube, d'où le côté très artisanal de la chose. Je n'ai aucun autre but que d'écouter (et, du coup, de vous faire écouter) de la musique qui me plait.
N'hésitez pas à me dire, en commentaire, laquelle vous a rappelé le plus de souvenirs.

jeudi 13 novembre 2025

Tokyo rétro

 Je suis allé me promener dans un petit quartier excentré que je ne connaissais pas, et à vrai dire, qui n'est pas très connu des Tokyoïtes eux-mêmes. Ce quartier, autour de la rue Tokiwasō, est un vestige des années 50 qui fleure une douce nostalgie, une époque où le manga n'en était qu'à ses balbutiements.
En effet, c'est dans les années 50 qu'un petit groupe de mangaka, des dessinateurs de manga, a décidé, sous la houlette de Osamu Tezuka, de s'installer en colocation dans une grande maison, pour y trouver - y créer, plutôt - l'émulation collective dont ils avaient besoin pour travailler. Chacun avait sa chambre, pas plus grande que mon bureau, où il dormait et dessinait à longueur de journée. Si vous ne connaissez pas le nom de Osamu Tezuka, vous connaissez tout de même ses oeuvres, la plus emblématique étant Astro le petit robot. Parmi ses autres fameuses créations, on peut citer Le roi Léo, source d'inspiration directe des années plus tard du Roi lion, ou encore Princesse Saphir. Tezuka n'a pas passé plus de deux ans à vivre avec ses collègues, mais d'autres grands noms du manga ont occupé les lieux en même temps ou après lui, comme Fujiko Fujio, créateur de Doraemon.
On peut aujourd'hui visiter la villa où tout ce beau monde habitait. Certaines chambres ont été décorées dans le style de l'époque, ce qui permet, en y pénétrant, de se plonger dans le passé.
Du coup, c'est tout le quartier qui est devenu un lieu incontournable, non seulement pour les amateurs de l'histoire du manga, mais aussi pour les nostalgiques de cette période.
Ainsi s'est ouvert, à quelques dizaines de mètres de la résidence des artistes, un établissement qui présente à son rez-de-chaussée un musée du manga et à son premier étage un musée de l'ère Shōwa. Cette période s'étend approximativement des années 1920 à la fin des années 1980, et rappelle donc le temps de l'enfance à beaucoup de Japonais, quelle que soit sa génération.
De vieux objets de la vie quotidienne y sont exposés, aspirateurs, postes de télévision, etc., de quoi stimuler la mémoire de tous. On peut y voir aussi quelques maquettes qui représentent certains quartiers tels qu'ils étaient autrefois, et on peut pour finir prendre place dans un mini salon reconstitué avec des meubles d'époque.
Sous cette impulsion, de nombreuses boutiques alentour proposent soit des articles en rapport avec le monde du manga, soit des articles en rapport avec l'ère Shōwa, soit les deux, ce qui fait que ce quartier attire aussi bien les jeunes que les vieux, et ceux, comme moi, entre deux âges, attendris tout autant par chacun de ces deux pôles de Tokiwasō.









mardi 21 octobre 2025

À mon frère

 Mon cher Hervé,
Il faut bien le reconnaitre, vous êtes peu nombreux à lire régulièrement ce blog, mais tu comptes parmi mes plus fidèles lecteurs, et ce depuis le début. Tu t'es toujours montré curieux au sujet de ma vie au Japon, me posant moultes questions, et je sais que l'intérêt que tu portes à mes textes n'est pas lié uniquement à nos liens familiaux. Aussi, j'ai toujours su qu'un jour, tu viendrais voir par toi-même tout ce que je raconte de mon quotidien exilé. Je n'ai donc pas été surpris outre mesure quand tu m'as annoncé ta venue pour cet automne.

Ce fut vraiment un grand moment pour moi que d'aller t'accueillir à l'aéroport de Haneda. J'avais hâte de te présenter mon univers, et nous n'avons pas trainé : l'après-midi même du jour de ton arrivée, je t'ai emmené marcher un peu dans la campagne juste à côté de chez moi. Les belles maisons en bois t'ont charmé autant qu'elles me charment chaque fois que je passe devant. Voilà, ça y est, tu étais au Japon. J'avais en tête de te faire plonger dans un nouveau monde, alors le soir, nous sommes allés admirer le panorama nocture sur le grand T
ōkyō depuis l'hôtel de ville. Plein la vue. Et histoire d'aller voir ça de plus près, nous avons ensuite arpenté les rues de Kabuki-chō : un vendredi soir dans le quartier le plus animé de la capitale, étourdissement garanti.
Ce n'était que le début de ton séjour.
Quand je travaillais, tu partais en vadrouille tout seul, et tu en as profité à fond. Je ne vais pas faire la liste, mais entre les visites de Asakusa ou du musée national à Ueno, tu ne t'es pas beaucoup reposé. Et en même temps, tu n'as pas cherché non plus à faire la course, à en voir le maximum. Tu as réussi à prendre ton temps, prendre du temps pour toi.
Je savais que tu avais très envie de voir du bon-odori, et ça tombait bien, j'avais prévu d'aller à mon dernier bon-odori de la saison et je t'ai donc embarqué avec moi. Nous voilà chez moi en train de répéter les principales danses, puis nous avons enfilé un yukata, et sommes partis faire du tourisme à Harajuku (le Meiji-jingu, la rue Takeshita et ses looks délirants), avant de ralier le lieu de la fête.
Au début, tu n'étais pas très à l'aise, et ça m'a fait réaliser que la première fois que j'ai participé à un bon-odori, ça faisait déjà quelques années que j'habitais au Japon. Toi, au bout de trois jours, je te jette dans le bain ! Je me souviens qu'il m'a fallu beaucoup de temps avant de me sentir à ma place dans les bon-odori, alors je comprends tout à fait ton désarroi. Mais les mikoshi sont arrivés, ces autels que l'on promène à dos d'hommes pour honorer les dieux. J'adore assister à ces processions, l'énergie qui s'en dégage est incroyablement positive. En plus, avec les tambours sur la yagura, c'était comme si tout un morceau de la Terre vibrait sous nos pieds et résonnait dans nos poitrines. De tous les défilés de mikoshi que j'ai vus, je crois pouvoir affirmer que celui-ci était le plus beau, et que tu aies pu en être le témoin, mon frère, j'en étais tellement ému ! Je te le dis, mon frère, j'ai versé une larme de bonheur. J'ai bien senti que toi aussi, ce spectacle t'avait électrisé, et d'ailleurs, juste après, tu as réussi à lâcher prise et à entrer dans la danse, ce qui t'a permis de participer à ce moment de joie avec tout le monde.
Dans les choses que je tenais absolument à partager avec toi, il y avait bien sûr aussi le plaisir du onsen, et je savais que tu en avais de même très envie. Aussi, j'ai réservé une nuit dans un ryokan que je connaissais à Yugawara. J'avais déjà raconté mon premier séjour dans cette auberge, et ce qui est amusant, c'est que tu m'avais laissé un commentaire disant que tu aimerais vivre ce type d'expérience. C'est un hasard complet, mais c'est donc précisément dans ce ryokan que nous nous sommes rendus, et nous avons eu la même chambre que celle que j'avais eu la première fois ! Entre la cuisine raffinée et la relaxation offerte par le bain chaud, je crois que tu as bien apprécié (malgré l'humeur erratique de ma kanojo qui était avec nous) de ressentir ce que tu connaissais à travers ce blog de façon théorique.

Nous avons partagé encore beaucoup d'autres moments : boire un whisky japonais à Golden Gai, où nous avons croisé le Shinjuku Tiger (figure emblématique du quartier) et échangé quelques mots avec la journaliste Karyn Nishimura, visiter un petit musée du Japon de l'ère Showa (en gros, des années 20 aux années 80), chanter au karaoke, tu as également pu expérimenter la VR, etc. Et, chose très rare puisque d'ordinaire les salles de classe sont fermées aux visiteurs, tu as même eu droit à un échantillon de ma vie professionnelle en participant aux rencontres franco-japonaises que j'organise depuis septembre. En outre, tu as vécu dans ta chair un changement de saison radical et typiquement local. A ton arrivée, nous étions encore en été, torses nus et transpirant à grosses gouttes dans mon appartement, et lors de ton départ, vrai temps d'automne, vent, pluie et fraicheur, en l'espace de moins de trois semaines.
Tu ne t'es pas cantonné à la capitale, et tu es parti seul visiter Kyōto, Nara et Hiroshima, tout ça sans parler un mot de japonais, chapeau bas. D'après tes impressions à ton retour, ce fut peut-être l'acmé de ton voyage.

En ce qui concerne nos moments passés ensemble, pour ma part, je garde un souvenir très fort de mon premier mikoshi. En effet, j'avais assisté un grand nombre de fois à ce type de rituel, comme celui que nous avons vu au bon-odori, et j'avais très envie de me joindre aux porteurs. Mais il ne suffit pas d'en faire la demande, il faut être coopté voire invité. J'ai eu la chance, il y a quelques mois, qu'on me propose de m'intégrer à un groupe, et j'attendais avec excitation la tenue de l'évènement. Le fait de savoir que tu serais là à la date prévue ne faisait qu'accentuer mon impatience. Comme les gens qui m'avaient invité étaient absolument adorables, toi-même, tu aurais même pu prendre part à l'action, si ton genou ne t'avait pas tant fait souffrir. Le jour J venu, nous sommes donc allés au matsuri, et je me suis retrouvé au milieu des porteurs à scander les traditionnels encouragements pendant plus de deux heures. Epuisant mais exaltant !

Merci d'avoir été là, mon frère, pour me soutenir moralement dans ce défi, ta présence a compté pour moi.
Les souvenirs que je garde de ton séjour ici sont nombreux et marquants. Je te revois par exemple faire des ojigi (courbettes de salutation) de façon bien plus appuyée qu'un Japonais le ferait lui-même (même dans les konbini !), ou encore traverser les rues en levant le bras à la façon des enfants japonais (qu'ont dû penser les locaux en te voyant !). Je ne comprends que trop bien cette appétence pour des habitudes qui nous semblent exotiques, puisqu'elles font encore partie intégrante de ma vie.
Il y a encore beaucoup d'autres choses que j'aurais aimé te faire découvrir, comme les sushis à l'oursin (mais au moins, tu as pu manger de l'anguille, c'est déjà pas mal), la glace Cremia (toi qui as tant aimé la soft-cream), j'aurais aimé t'emmener assister à un entrainement de kendô, je suis sûr que ça t'aurait intéressé. En trois semaines, on ne peut pas tout faire mais on a fait déjà beaucoup, et j'en suis comblé.

Ta présence m'a aussi permis d'ouvrir les yeux sur les difficultés pour un Occidental à s'intégrer dans la société japonaise. Je n'y suis pourtant moi-même pas réllement intégré, mais j'en capte une partie des codes, des rouages, des us et coutumes implicites et explicites. Je suis là depuis tellement longtemps que j'oublie parfois à quel point ce n'est pas naturel pour quelqu'un qui vient d'arriver. Le choc culturel peut secouer, je dois m'en souvenir. Merci de me l'avoir rappelé.
Une dernière fois, merci d'être venu jusqu'ici, merci pour tous ces moments inédits, et tant que j'y suis, puisque l'occasion m'en est donnée à travers ce billet, merci pour tout ce que tu m'as apporté dans la vie.
Ton petit frère qui t'aime.
L.


dimanche 14 septembre 2025

Let's dance

 Cette année, je ne dresserai pas de bilan de l'été, puisque rien de notablement différent de l'année dernière ne s'est produit. Piscine, une journée à la plage, grosse chaleur au point de dormir sur mon balcon, ma routine estivale. Le seul évènement particulier a été mon excursion à Miyakejima, que je vous ai racontée ici.
Mais je voudrais tout de même vous parler du bon-odori, dont je vous ai pourtant déjà parlé tant de fois. Il n'y a rien de fondamentalement nouveau dans cette pratique ancestrale (dont les origines remontent au 13e siècle), mais ma connaissance de cet univers s'est accrue, et j'aimerais partager avec vous un peu de mon expérience typiquement nippone.
Cet été encore, dansons !


Comme chaque année, j'avais hâte de retrouver l'atmosphère unique des bon-odori, d'autant plus que pour mon anniversaire, début juin, on m'a offert deux nouveaux yukata, ces kimonos légers qu'on porte traditionnellement en été.
J'ai beau avoir commencé la saison un peu plus tôt que d'habitude, fin juin, j'ai dansé un peu moins que l'année dernière, pour différentes raisons : il y a eu mon weekend à Miyakejima, mais aussi un soir où je suis allé assister à un spectacle de danse classique (une de mes anciennes élèves, qui pratique maintenant à un niveau assez élevé), il y a eu un weekend où il a plu des trombes (j'en ai profité pour aller voir une expo), etc. Mais paradoxalement, j'ai l'impression d'avoir davantage dansé que l'année dernière, et la raison en est que j'ai fait beaucoup moins de pauses !
En effet, ma façon de danser a légèrement changé, et plus précisément c'est ma façon de considérer le bon-odori qui a évolué. Jusqu'ici, comme je vous l'avais expliqué, je ne voulais danser que sur les chorégraphies que je maitrisais correctement. Le bon-odori n'est pas du tout présent dans ma culture d'origine, et je manquais de confiance en moi. Je craignais de passer pour l'étranger qui se rend ridicule en cherchant à imiter les locaux. Il me fallait donc répéter des heures durant, chez moi (en général devant YouTube), pour assimiler une nouvelle danse. Lors des matsuri, dès qu'un morceau dont j'ignorais la chorégraphie correspondante était diffusé, je me mettais sur la touche, ce qui par ailleurs me permettait de prendre beaucoup de photos. Petit à petit, j'ai acquis une certaine assurance, et commencé à accepter d'apprendre sur le tas, à la japonaise, en regardant les autres et en les copiant. Je dis ça comme si c'était évident, mais ça ne l'est pas, y compris pour les Japonais eux-mêmes, surtout pour les danses les moins connues. Par exemple, beaucoup de quartiers ont une chanson qui leur est spécifiquement dédiée, et donc la chorégraphie qui va avec. Mais si vous n'êtes pas un habitant du quartier, ou au moins un habitué, vous avez peu de chance de connaitre la chanson en question et encore moins la chorégraphie, surtout si, comme moi et comme de nombreux danseurs, vous vous baladez chaque weekend de quartier en quartier. J'ai quelquefois assisté à cette situation cocasse où pratiquement personne ne connaissait la chorégraphie, et où tout le monde se regardait en se demandant qui copier ! Résultat : un joyeux bordel sur le dancefloor ! Et le meilleur dans tout ça, c'est que tout le monde riait ! Le bon-odori est une fête populaire où on ne se prend pas au sérieux.

Avec les années, il y a plusieurs danses qui sont devenues faciles pour moi, tellement faciles qu'elles en sont presque ennuyeuses. Le principe même du bon-odori est d'être une danse répétitive, et à trop répéter des mouvements identiques, on se lasse. Du coup, mon intérêt s'est plutôt reporté sur de nouveaux défis, c'est-à-dire de nouvelles chorégraphies. Quand on connait bien quelques mouvements clés, il est moins difficile de les combiner entre eux pour assimiler de nouveaux enchainements. Parfois, on est confronté à des mouvements totalement inédits, mais si on est sensibilisé à la dynamique du bon-odori, on peut, disons, sentir les choses. Enfin... dans une certaine mesure ! Il m'arrive encore régulièrement de commencer à imiter la gestuelle des modèles, sur la yagura notamment (l'estrade centrale), puis, 
n'arrivant pas du tout à reproduire ce que je vois, de laisser tomber en cours de route, car le plaisir d'apprendre fait alors place au navrant sentiment de s'emmêler les pinceaux.

Quant aux danses pour lesquelles je suis à l'aise, trop à l'aise, j'ai trouvé un moyen efficace de transcender la répétition : je me lâche ! Je prends certaines libertés avec les mouvements, j'accentue la souplesse des bras,
 je donne plus de dynamique à mes pas, je balance mon corps, ou plutôt, je le laisse se balancer sur les vagues du rythme... Je ne fais pas ça pour me faire remarquer mais juste pour me laisser aller, pour sentir le plaisir monter tout seul. D'ailleurs, en cherchant sur YouTube pour réviser certaines chorégraphies, je suis déjà tombé sur des vidéos où j'apparaissais, et je me suis dit que je devrais peut-être me calmer un peu, parce que parfois, je bouge un peu trop, quand même... (ne me demandez pas le lien, je l'ai perdu😅). Le moins qu'on puisse dire, c'est que ça tranche avec ma kanojo, qui m'accompagne presque toujours dans les matsuri, et qui, elle, essaye de danser le plus sérieusement du monde, gestes précis et visage de marbre !
Bref, entre les danses que je connais bien et celles que je découvre, j'ai fait beaucoup moins de pauses, et j'ai aussi pris beaucoup moins de photos.

A fréquenter ces fêtes tous les weekends, il arrive souvent qu'on croise des visages connus, et sans nécessairement faire ami-ami, on se salue parfois d'un sourire et d'un hochement de tête. J'ai même un jour retrouvé un ancien du 80's Café ! Ce n'est pas la première fois, mais ça me fait toujours drôle de rencontrer un copain par hasard dans la plus grande ville du monde, de surcroit dans un pays où j'habite depuis moins de dix ans.
Un soir, j'ai croisé le regard d'un de ces vieux monsieurs que je connaissais de vue, je lui ai alors adressé le traditionnel petit signe de tête, et il est venu discuter avec moi. Il m'a demandé s'il pouvait me prendre en photo pour sa page web, une page spécialisée dans les bon-odori, où il rédige des comptes-rendus des évènements, et dresse quelques brefs portraits de personnes aperçues lors de ces soirées. Il m'a posé les questions classiques : mon nom, de quel pays je viens, depuis quand je danse, etc. Dès qu'il s'est éloigné, ma kanojo m'a dit que ce monsieur Yamazaki (c'est son nom) était assez célèbre dans le milieu, et que sa page était très consultée par les connaisseurs. "Toi aussi, tu vas devenir célèbre !" m'a-t-elle dit, ce qui m'a juste fait sourire. J'ai oublié cette anecdote, mais c'est elle, ma kanojo, qui m'a montré ensuite le site web où en effet, j'apparaissais, avec en légende de ma photo, les informations que j'avais transmises à M. Yamazaki. Mais pas de quoi faire de moi une célébrité ! Quelques temps plus tard, une autre tête connue, avec qui je n'avais jamais échangé, est venue me saluer en français. J'étais surpris, car alors qu'on s'était croisé un grand nombre de fois, je ne savais pas que ce garçon était français. Et comment lui a-t-il su que je l'étais ? "J'ai vu ton portrait sur la page de M. Yamazaki !" Ah ben si, alors : un peu célèbre quand même !😅

Il y a peu, dans un matsuri qui se déroulait en petite banlieue, dans un coin un peu paumé, et où j'étais à peu près le seul Occidental (en tout cas le seul à danser), il y a encore une petite mémé qui m'a demandé gentiment si elle pouvait me prendre en photo ! Mais bon, à priori, cette dame n'a pas de site web, je serais donc sacrément surpris qu'on m'en reparle !
Une autre fois, à nouveau dans un matsuri plutôt local, où viennent essentiellement les gens du quartier, moi et ma kanojo avons été appelés sur la yagura ! Je n'avais rien vu rien entendu, c'est ma kanojo qui m'a attrapé et en deux secondes je me suis retrouvé sur l'estrade. Il faut savoir qu'en général, on ne fait monter sur la yagura que les danseurs plutôt doués, afin de servir de modèles au public, et de donner le rythme. Sur le coup, j'étais assez gêné, mais j'ai pris le parti de jouer mon rôle en mettant un peu l'ambiance (la chanson s'y prêtait), en me tournant vers le public pour le chauffer un peu, c'était rigolo. J'ai toujours rêvé d'être un chanteur de rock : ben voilà, Ludo sur scène, c'est fait !✅😂
J'ai remarqué que certains danseurs, généralement parmi les plus expérimentés, disparaissaient en plein milieu des festivités, le plus souvent lors de la pause, ou que certains n'apparaissaient qu'à la seconde moitié. Ce qui se passe, c'est qu'ils font l'échelle, comme on dit ici : ils participent à plusieurs matsuri dans la soirée (cette expression, faire l'échelle, s'utilise aussi, par exemple, pour les groupes de salariés qui vont de bar en bar le vendredi soir). En effet, très souvent, la playlist d'un bon-odori est limitée à une dizaine ou une quinzaine de morceau. Après la pause, on reprend à zéro. Si vous avez envie de changer un peu, vous pouvez tout simplement aller ailleurs, puisqu'il y a toujours plusieurs bon-odori organisés çà et là le weekend. Moi aussi, cette année pour la première fois, j'ai fait l'échelle une fois. C'était amusant, en pleine soirée, de changer de décor et de se plonger dans une nouvelle ambiance.
On trouve encore quelques bon-odori en septembre, la saison n'est donc pas encore terminée pour moi. La fièvre du samedi soir ne me quitte pas.

Il existe un néologisme que seuls les pratiquants de bon-odori connaissent, mais que les autres comprennent facilement : on se désigne comme bon-odoreur. Petit à petit, année après année, j'entre dans le cercle des bon-odoreurs. On me reconnait et parfois, on loue mes soi-disant talents. Cependant et sincèrement, je ne me trouve pas aussi bon que ça, surtout quand j'admire la grâce et l'élégance de certains. Je ne suis pas naïf : ce n'est pas que je danse bien, mais que je danse pas trop mal pour un étranger.