vendredi 15 mai 2026

La ville du futur

 Non seulement la ville de Tōkyō change très vite, mais elle sert aussi de laboratoire architectural, et permet d'imaginer la cité du futur. Je suis allé me promener dans le quartier flambant neuf de Takanawa Gateway, et la science-fiction n'y parait plus si fictionnelle que ça. Pour le meilleur, ou pour le pire ?


La capitale du Japon a déjà été rasée deux fois au cours de son histoire. La première fois, c'était en 1923, à cause d'un immense incendie ; la seconde, c'était en 1945, à cause des bombardements américains. Si on ajoute à ça les tremblements de terre et autres catastrophes naturelles, on comprendra que la culture japonaise ne soit pas propice aux grands plans d'aménagement du territoire : on bâtit là où c'est nécessaire quand c'est nécessaire, sans tenir compte de ce qui se trouve à côté, car ce qui se trouve à côté est tout aussi bien destiné à disparaitre que le reste. La culture de l'impermanence imprègne donc aussi l'architecture. Et dans le même élan, bien sûr, on détruit tout autant allègrement qu'on construit, afin de faire place nette sans s'embêter du poids de l'histoire.

Cette absence de vision globale de l'urbanisme autorise les projets les plus avant-gardistes et parfois les plus ambitieux. C'est ainsi qu'est né le complexe Takanawa Gateway, sur un ancien site ferrovière. Le projet comprend cinq bâtiments, et se présente pratiquement comme une ville dans la ville. Totalement dévolu aux affaires internationales, on y trouve naturellement le siège de plusieurs entreprises, ainsi que des salles de conférences, et tout ce dont on a besoin pour travailler. Partout, des bancs, des alcôves, des espaces confortables permettent de s'installer avec son ordinateur sans se sentir enfermé. Pour bien travailler, il faut avoir l'esprit ouvert, libre, et à cet effet, l'omniprésence de l'organique a pour but d'aider les employés à être plus performants. Il y a
également un très grand nombre de restaurants et de cafés, mais aussi un sauna, une clinique, une école internationale, etc. Il y a même un espace tatami où l'on peut se détendre voire faire une sieste.
Le site ne sera complet et entièrement opérationnel que l'année prochaine, mais il a été inauguré en mars dernier, et fourmille déjà d'activité. Quelques logements ultra-moderrnes pour quelques privilégiés sont prévus, et le Museum Of Narratives (dont l'espace d'exposition est déjà en service) sera destiné à archiver numériquement des œuvres d'art contemporain. Il y aurait tant de choses à dire, car juste le temps d'une petite promenade, j'ai remarqué tellement de détails, et un si grand nombre de réflexions me sont venues...
Il y a de petits véhicules automatiques, qu'on peut emprunter pour se rendre d'un bâtiment à l'autre, il y a ces fonds sonores enregistrés - ici on entend des chants d'oiseaux, là on perçoit le glouglou d'un cours d'eau, là-bas de la musique planante - il y a ces parfums qu'on diffuse, il y a un sanctuaire shintô sur le toit, il y a ces bassins, dont un est conçu pour refléter la Lune, il y a un ashiyu (onsen pour les pieds) en plein air, il y a ce rocher couvert de végétation qu'on arrose à l'aide d'une pluie artificielle... On peut encore y voir ce qui devient de plus en plus répandu à Tōkyō : des robots de surveillance, qui patrouillent à la manière d'un vigile, mais sur roulettes. Un jour, il faudrait que je vous écrive un article complet sur les robots au Japon.

Tout cela m'a laissé avec un double sentiment contradictoire. D'un côté, j'ai d'abord été frappé et même fasciné par l'aspect tellement moderne (dans le sens de "reflet de notre société actuelle", et pas dans le sens de "à la mode", beaucoup plus fugace) du site. J'ai été séduit par les couleurs, les transparences, les lignes qui s'accordent assez bien à mes gouts personnels. Tout cela est le fruit de la même culture que celle dont je suis issu. Je me suis dit qu'il était bienvenu que les concepteurs d'environnement (il ne s'agit pas seulement d'architecture au sens basique du terme) cherchent à mettre fin au règne du verre et de l'acier froid et impersonnel. Laisser son regard se perdre, comme l'y invite cet espace, et contrairement à ce qu'on pourrait croire, ne peut être que créatif. Rêver est bon. J'ai été heureux de constater que l'importance de l'organique, et que le fait de replacer l'humain au coeur de cet organique, soient intégrés dans les moindres aspirations au mouvement - les corps en mouvements, l'air en mouvement - et de la pensée en marche. Je ne sais pas très bien comment décrire tout ça, j'espère que vous me suivez.

Mais d'un autre côté, un malaise me taraudait. A quoi tout cela doit-il servir ? Vous le savez, je suis viscéralement sceptique envers ce que certains présentent comme du développement économique. Il n'y a pas que l'impact environnemental de la construction en elle-même qui me turlupine : construire toujours plus, au lieu de recycler ; combien a-t-il fallu couper d'arbres pour habiller ces hautes parois, et les arbres plantés sur les terrasses compensent-ils vraiment - autorisent-ils vraiment - la destruction de la nature ; même les véhicules automatiques sont couverts de bambou ; et ces tonnes de béton cachés sous les murs végétalisés, bref, un bâtiment neuf est un bâtiment neuf, et je ne suis pas sûr que l'existence de tout ça soit justifiée. Mais surtout, j'en reviens là : q
uel est le but de cette organisation de l'espace et des corps s'y mouvant ? 
Ici, la création est tout entière tournée vers la production, et pas la production de poésie : la production de richesse  (mais tout le monde n'en profitera pas), de technologie, d'efficacité, pour aller vers l'encore plus et l'encore plus. Comme si c'était normal, impossible à remettre en cause. La raison-d'être de la machine, l'ADN du système. La valeur absolue évidente, inquestionnable. Qui oserait s'opposer à ce qui est présenté comme du progrès ?
J'y vois surtout, moi, le Léviathan qui se mord la queue, la course effrenée vers la falaise, ou bien droit dans le mur, l'inéluctable et monstrueuse fin que nous nous élaborons soigneusement. Et je me demande si, quand tout s'effondrera, ce type de concept architecturé sera le premier à s'écrouler, ou bien le dernier à rester debout.








mercredi 15 avril 2026

Portrait japonais

 Ça faisait quelques temps que j'y pensais, et j'ai concrétisé ce désir à l'occasion de mes dix ans au Japon : je me suis fait tirer le portrait par un studio professionnel !
Au studio Esperanto, à Tōkyō, la plupart des clients sont des clientes, qui viennent parfois entre amies. Il y a également des forfaits pour les couples. Beaucoup sont japonais, mais de nombreux touristes aussi se font faire ici un joli souvenir. En ce qui me concerne, c'était un moment que je voulais vivre seul, et j'ai effectué toutes ces démarches sans en parler à qui que ce soit. Ma vie.
Le prix est un peu cher, mais la qualité du service est à la hauteur. Pour environ 100 € (suivant les options qu'on prend), on a le choix entre de nombreux costumes. Ensuite, la maquilleuse s'occupe d'estomper nos rides et d'unifier le teint de notre visage. On peut choisir "naturel" ou "transformation" (un maquillage plus accentué avec par exemple des faux cils, un style qui s'adresse donc plutôt aux femmes). Quand on est prêt, direction le plateau : on peut choisir entre quatre décors. Je me suis rapidement décidé pour le plus japonisant, et j'ai réservé l'option "machine à fumée", qui me rappelle l'atmosphère mystique du manga et du film XXXHolic. On sent que le photographe connait bien son boulot, il nous dirige très précisément, jusqu'à la position des doigts ou la direction du regard. On peut utiliser différents accessoires (masque traditionnel, ombrelle, etc.) ; c'est utile quand, comme moi, on n'a pas l'habitude de prendre la pose et qu'on ne sait pas quoi faire de ses mains. La séance dure facilement une heure, il prend une cinquantaine d'images. On nous laisse aussi un moment pour prendre des selfies, mais à cause du maquillage, je ressemble à l'homme mystère de Lost Highway !😅
Quand c'est terminé, on choisit trois clichés, qui seront retouchés. Au moment de partir, l'équipe, adorable, nous fait cadeau d'une petite photo imprimée et plastifiée. Et puis enfin, quelques semaines plus tard, on reçoit le résultat par email. Le voici.








lundi 6 avril 2026

Le temps des fleurs

 Cette année, les conditions étaient idéales pour admirer les fleurs : très beau temps, pas de vent, pas de fraicheur, et la pleine floraison un dimanche... Les familles sont sorties en masse pour faire leur traditionnel piquenique sous les cerisiers, et moi, j'ai enfourché mon vélo et me suis baladé autour de Nagareyama. Voici un aperçu de ma balade.











vendredi 3 avril 2026

A la dérive

Dites, vous n'avez pas l'impression que le monde part à la dérive ? Au risque de passer pour un adepte du "c'était mieux avant", je ne reconnais pas le monde dans lequel j'ai grandi. Les valeurs fondamentales qui m'ont été transmises et qui m'étayent sont en train de fondre, et je voudrais partager avec vous quelques réflexions qui s'agitent en moi depuis quelques temps.
Au Japon comme un peu partout sur la planète, la droite se modère de moins en moins et l'extrême droite monte inexorablement. Elue l'automne dernier, la très populaire et franchement populiste nouvelle première ministre Sanae Takaichi (à prononcer sana-é taka-i-tchi) se présente comme une héritière de Shinzo Abe, mais j'ai l'impression qu'elle est bien plus radicale que lui. Je ne suis pas un expert en politique japonaise, mais il ne me semble pas me souvenir que Abe ciblait aussi ouvertement les étrangers. Tout le monde au Japon sait pourtant parfaitement que l'immigration est un pilier essentielle de l'économie (en raison de la réticence des Japonais à faire des bébés), mais malgré ça, Takaichi veut freiner la venue de travailleurs expatriés. Par exemple, une des mesures qu'elle souhaite mettre en place est l'augmentation des frais de renouvellement de visa. Je paye actuellement environ 10 000 yens (55 €) tous les trois ans, mais les frais pourraient être multipliés par dix ! Pour moi, ça représenterait approximativement la moitié d'un mois de salaire moyen ! Mon prochain renouvellement est dans deux ans, j'ai intérêt à commencer à économiser dès maintenant (ce que je fais, d'ailleurs) si je veux passer la vague sans me noyer.
Pourquoi une telle mesure en contradiction avec la situation économique nippone ? Sans doute pour faire plaisir aux électeurs qui seraient tentés d'accorder leur vote au Sanseitō. Kezako ? L'équivalent du RN local. Leur discours est tristement devenu classique : immigration zéro, antivax, non aux droits des personnes LGBT, etc. Les étrangers, surtout, sont la bête noire du Sanseitō, car, c'est bien connu, ce sont des criminels notoires qui ne payent pas de taxes et qui profitent du système de santé local... Ce discours vous rappelle quelque-chose ? Il est tout aussi infondé que les litanies du RN, puisque par exemple, la part des ressortissants étrangers impliquée dans des incidents ne dépasse pas 2% (pas 2% des incidents, mais 2% des ressortissants, qui représentent eux-mêmes 3% de la population vivant au Japon) (chiffres de la police.) Quant aux taxes, je peux vous dire que j'en paye ! Mais au Japon comme ailleurs, l'extrême droite et la vérité, ce sont deux mondes à part. Les droits des femmes suivent la même ligne : pas de possibilité de garder son nom de famille après le mariage, pas de réforme du système impérial pour permettre à une femme d'accéder au titre suprême... Evidemment, Sōhei Kamiya, le fondateur du parti, fustige les femmes qui ne veulent pas d'enfant, et d'ailleurs - y a-t-il un rapport ? - sa secrétaire s'est suicidée pour cause de harcèlement. En outre, ce charmant personnage a également déjà été épinglé pour des propos antisémites. La totale, quoi. Cerise sur le gâteau : le slogan du Sanseitō est "Japan First". Un slogan dans une langue étrangère, donc, pour glorifier la culture japonaise. Cohérant. A moins qu'il s'agisse d'un message adressé aux étrangers, pour leur faire comprendre qu'ils ne sont plus les bienvenus.
Ce qui est inquiétant, et c'est la raison pour laquelle je vous en parle, c'est que, lentement mais sûrement, ce parti gagne du terrain à chaque élection. D'où le glissement vers la droite dure de Takaichi (qui n'a de toute façon pas besoin qu'on la pousse beaucoup pour glisser dans cette direction). Et, cons parmi les cons, les étrangers ne sont pas les derniers à soutenir le Sanseitō ! J'ai vu récemment sur YouTube la vidéo d'un Français installé depuis longtemps au Japon, qui insinuait qu'il y avait trop d'étrangers dans ce pays, et qui trouvait que Takaichi était trop coulante avec tous ces délinquants qu'il faudrait mettre dehors. Ce navrant gugusse se vantait que ses enfants ne parlent pas français, les privant par là même de la richesse d'une double culture. Et le plus pitoyable, dans tout ça, c'est que cet imbécile est suivi par 10 000 followers, qui laissent des commentaires type "Vive le Sanseitō !", sans réaliser qu'à l'inverse, le Sanseitō rêve de ne jamais voir ces gens mettre les pieds au Japon.
Ce minable plouc n'est pas un cas isolé, je connais d'autres personnes qui sont sur la même longueur d'onde. En ce qui me concerne, je suis accueilli et bien traité dans un pays qui n'est pas le mien, dont je ne partage ni la langue ni la culture. Je suis, littéralement, un travailleur immigré, et je ne saurais pas comment gérer mes dissonances cognitives si je devais prendre position pour que les autres ne fassent pas comme moi.
Il y a quelques mois, j'ai pris un verre avec un Français voyageant au Japon. La discussion n'était pas passionnante, ce jeune homme étant bouffi de stéréotypes positifs sur le Japon, ce qu'on appelle parfois "un bandeur du Japon". A un moment, il me lance :
- Ce qui est bien ici, c'est qu'on ne nous juge pas sur l'apparence mais sur ce qu'on est vraiment.
Je ne savais pas trop quoi répondre à une remarque aussi creuse. Afin d'essayer d'élever un peu la conversation, je lui réponds :
- C'est vrai que depuis dix ans que je suis ici, je n'ai jamais été victime de racisme.
Et là, il se met à bafouiller :
- Oui, euh... enfin, euh... maintenant en France, c'est le contraire : il y a du racisme anti-Blancs.
Nous y voilà. Je veux bien croire que le racisme anti-Blancs existe, la bêtise n'étant pas l'apanage d'une ethnie, mais la stupidité de la remarque laisserait croire que le racisme anti-Noirs ou anti-Arabes a disparu, alors que ce bozo suintaient la haine des personnes à la peau trop sombre pour lui. Mais combien de Blancs sont victimes de racisme chaque jour en France, et combien de personnes racisées souffrent-elles d'ostracisme, sous une forme ou une autre ? Cet âne vantait une société qui soi-disant ne juge pas sur l'apparence, alors que lui-même ne supporte pas de voir des gens à l'apparence différente de la sienne.
Je sais bien qu'une situation économique difficile, comme celle que traverse le Japon actuellement, manipulée par la propagande, est un terrain privilégié pour dresser les uns contre les autres. Au Japon, les coupables désignés sont les Chinois et dans une moindre mesure les Coréens, et de plus en plus les travailleurs venus d'Asie du sud : Vietnam, Philippines, Myanmar, etc. J'ai un peu étudié la psychologie sociale, et j'ai conscience que l'attitude d'un groupe vis-à-vis d'un autre est conditionnée par des paramètres qui n'ont rien à voir avec la raison. Mais je sais aussi qu'il existe des discours qui parviennent à apaiser les tensions, et d'autres aptes à les attiser. Il est très facile - trop facile - de pointer du doigt un ennemi. C'est le côté obscur de la Force : plus facile, plus rapide, plus puissant. Il faut prendre beaucoup de recul pour parvenir à y échapper. Je ne suis pas naïf, et je vais essayer de ne pas être trop manichéen. Moi-même, je suis souvent exaspéré par le comportement de certains Chinois au Japon. Il serait tellement simple d'accuser "les Chinois", et honnêtement, je me surprends parfois à laisser mon cerveau émettre ce genre de réflexions. Pour me tempérer, je dois faire l'effort de me remémorer, par exemple, que parmi les meilleurs élèves que j'avais à l'école primaire se trouvaient un grand nombre de Chinois. Et de Coréens, et de métis, et autres. Des enfants adorables dont je veux me souvenir. Le fait de stigmatiser un groupe résulte d'une construction sociale, et non d'un constat du réel. Je ne suis pas parfait, je lutte contre moi-même. Comme je vous le disais récemment : je suis trop faible pour aimer tout le monde. Plus difficile est le chemin vers le côté lumineux de la Force. Mais plus serein, au final. Il n'est pas facile de vivre ensemble, il n'est pas facile d'être intelligent, mais c'est la seule option viable pour l'humanité.
La France connait les mêmes difficultés mais n'a pas d'excuse : elle s'est construite sur le métissage, et son identité est multiple. Comment a-t-elle pu dériver à ce point vers l'obscurantisme ? Tout le long de ma scolarité, j'ai cotoyé des Arabes et des Noirs, et ça ne m'a jamais posé de problème. La question ne se posait même pas. Tous mes éducateurs - parents et enseignants - m'ont appris qu'il était normal, juste normal, qu'il y ait des différences. Aujourd'hui, j'ai le sentiment que ces valeurs sont inversées. On critique les anti-fascistes avec virulence, comme si leur cause n'était pas défendable. Les députés sont allés jusqu'à observer une minute de silence à l'Assemblée nationale pour honorer un nazi. Je suis abasourdi. Je ne justifie en rien la mise à mort du jeune homme, et d'une manière générale je ne justifie pas la violence, mais mon émotion a été toutefois très modérée devant ce drame qui était loin d'être une surprise. Les élus sont censés représenter le peuple, mais j'affirme que ce n'est pas en mon nom que cet hommage a été rendu.
Une candidate appartenant pourtant à la droite dite républicaine a repris à son compte la devise pétainiste "Travail, famille, patrie", et le président Macron lui-même a osé faire l'éloge de Pétain. Sérieusement, c'est quoi la prochaine étape ? Ce n'est pas le monde où on m'a appris que la paix était préférable à la guerre, où l'amitié entre les peuples était considérée comme une valeur fondamentale. Quand le Front national est arrivé au second tour des présidentielles pour la première fois, ça a été un grand choc. Maintenant, le choc serait si le RN était éliminé au premier tour. Les valeurs ont été inversées.
Un matin, je me lève et comme tous les matins, je prends mon petit déjeuner en lisant le journal. "Scandale : Mélenchon tient des propos antisémites". Je regarde les propos antisémites en question : il a fait de l'humour foireux sur la prononciation d'Epstein. Ma première réaction est de me dire que moi aussi, je m'étais déjà interrogé sur ce sujet, les anglophones prononçant "epstine", alors qu'ils prononcent par exemple "franken-chtaïne", bien que la graphie soit identique. Même si la blague de Mélenchon était à chier, de quoi en faire un fromage ? "C'est souligner l'origine juive d'Epstein !" s'offusquaient en chœur les journaux ! Mais ils sont fous ou quoi ?! Qui a déjà fait le lien entre Frankenstein et une quelconque judaïté ? Personnellement, je n'avais jamais fait le rapprochement entre le nom d'Epstein et ses origines, et même maintenant, je ne vois pas en quoi cela peut être signifiant. Puis je me suis souvenu que quelques jours auparavant, Mélenchon avait organisé une conférence de presse où il n'avait pas invité les médias classiques, mais seulement les nouveaux médias, plutôt favorables à sa cause. Voilà donc la vengeance de la presse française. Attention, je ne prends pas la défense de Mélenchon ! Honnêtement, je n'en ai rien à secouer de ce monsieur, et pour tout dire, je n'ai jamais voté pour lui. Je pense d'ailleurs que convier uniquement les médias qui ne lui sont pas hostiles était une très mauvaise idée : si un personnage politique ne supporte pas la critique, il ne mérite aucun mandat. Mais ce que je veux dire, c'est qu'on a là encore la démonstration de l'inversion des valeurs : on invite partout les représentants d'un parti co-fondé par un collaborationniste et d'anciens Waffen-SS, et on accuse d'antisémitisme un mouvement politique qui n'a jamais cessé de lutter contre les discriminations. Je sais bien qu'il y a aussi des racistes et des antisémites à gauche, la connerie étant universelle, mais la société n'aurait-elle pas un peu perdu le nord ? Et pendant ce temps-là, on voit tous les jours à la télévision Benyamin Netanyahou, pourtant sous mandat d'arrêt émis par la Cour pénale internationale de La Haye, s'exprimer librement et même traverser le territoire français sans être inquiété.
Je ne sais pas comment conclure ce billet. J'aurais encore des tas de choses à vous dire sur notre système démocratique à bout de souffle, mais je vais finir là pour aujourd'hui.
J'ai cessé mes contacts avec d'anciens bons amis, parce que l'un a justifié le génocide à Gaza ("La paix n'est pas une option"), tandis que l'autre a soutenu des arguments débiles, avançant que si on portait un regard critique sur l'attaque israélo-américaine, c'était qu'on était forcément pour le régime des mollahs, et que ceux qui osaient prendre la défense des droits des femmes ou des homosexuels n'avaient qu'à aller en Iran, "pour voir comment c'est là-bas". Moi qui n'avais jamais douté de l'intelligence et de l'humanité de ces amis, je suis tombé de haut.
A force d'entendre des horreurs à longueur de journée, sur les Noirs, les Juifs, les Chinois, les Autres, ça finit par devenir banal, puis normal, jusqu'à accéder au statut de vérité. C'est comme ça qu'on a pu convaincre des gens - des humains comme vous et moi - de bâtir des camps de concentration. J'en suis venu à remettre en cause mes valeurs : finalement, la paix, est-ce que ce n'est pas un peu suranné, un mal pour un bien ? Est-ce que tuer des gens n'est pas si grave ? Voire massacrer des peuples ? Est-ce que la guerre c'est la paix, et la paix c'est la guerre, comme dans 1984 ? Peut-être que ce qui me glace le sang, dans les terribles réflexions de mes anciens amis, c'est que ça me fait comprendre à quel point on risque tous de devenir des Rhinocéros. On glisse sans s'en rendre compte. Peut-être que si j'écris ce billet, c'est pour lancer un appel de détresse : suis-je le dernier à préserver mes valeurs d'autrefois ? Est-ce que je me suis trompé ? Est-ce moi qui ne suis plus en connection avec le monde d'aujourd'hui, avec mon pacifisme désuet ? Moi qui suis loin de vous, sur mon archipel tremblant, je voulais vous adresser mes mots, mon regard, mon point de vue subjectif d'un Français exilé. Assiste-t-on à la fin d'un monde ?

samedi 21 mars 2026

Dix ans...

 Je n'aime pas le Japon. Pour simplifier, il m'arrive pourtant de dire que j'aime le Japon, mais en vérité, ça ne veut pas dire grand-chose pour moi, "j'aime le Japon". Ce que j'aime, c'est vivre au Japon. Et ça tombe bien, puisqu'aujourd'hui, ça fait dix ans que j'y vis...


Commençons ce billet annuel par un rapide regard sur celui de l'année dernière. Je vous avais prédit la 3e Guerre mondiale, force est de constater qu'elle n'est pas advenue, et on ne va pas s'en plaindre. Je suis soulagé de m'être trompé, mais personne pourtant, je crois, ne pourrait se réjouir de la situation internationale actuelle. Le racisme et l'antisémitisme se banalisent, la démocratie se réduit comme peau de chagrin, surtout aux Etats-Unis, ni l'Etat de droit ni le droit international ne semblent plus être à la mode, contrairement au fascisme, qui redevient tendance. Quant à l'invasion de Taïwan par la Chine, peu de monde en doute encore. Je l'envisageais pour cette année, mais les experts la prévoient plutôt pour l'année prochaine. Ce que personne ne peut imaginer, ce sont les conséquences. Les Etats-Unis sont devenus totalement imprévisibles, et la nouvelle première ministre japonaise, Sanae Takaichi (à prononcer "taka-i-tchi"), a beau jouer les dames de fer, elle n'aura de toute évidence pas les moyens de s'opposer militairement à la Chine le moment venu. Alors peut-être que, comme la Russie en Ukraine, comme les Etats-Unis au Venezuela, comme Israël à Gaza, comme les Etats-Unis et Israël en Iran, le monde laissera faire les dirigeants autoritaires, et les Chinois pourront tranquillement étendre leur empire. La guerre mondiale n'a certes pas éclaté, et elle n'éclatera peut-être pas, mais je ne suis pour autant pas plus optimiste que l'année dernière.
On refait un point l'année prochaine. En espérant qu'il n'y ait rien d'autre à dire avant.


Passons à tout autre chose.
Qu'est-ce qui a changé, pour moi, depuis dix ans ?
Je suis devenu très sensible à la cause environnementale, c'est la plus grosse évolution que je remarque chez moi, mais je suis incapable de mesurer l'impact que mon expatriation a pu avoir sur ce point. Que serais-je aujourd'hui si j'étais resté en France ?
Je vous disais, dans un billet récent, qu'il n'y a pas que le temps qui nous change, il y a l'espace aussi. En voici une illustration surprenante. Quand j'habitais en France, je n'ai jamais eu de problème de rhume des foins. J'ai été bien surpris, en arrivant au Japon, de voir que de nombreux autochtones portaient des masques et parfois même des lunettes spéciales au printemps pour se protéger des pollens. Et j'ai été encore plus surpris de constater que moi aussi, au bout de quelques années, je commençais à être affecté par ce mal saisonnier. La première cause qui viendrait à l'esprit est que les pollens sont plus forts au Japon qu'en France, mais si c'était le cas, j'aurais ressenti ce rhume des foins dès mon arrivée, n'est-ce pas ? La seule explication rationnelle que je trouve, c'est que l'alimentation locale a transformé mon métabolisme. Ceci est tout à fait anecdotique, mais je me dis qu'il y a sans doute beaucoup d'autres changements qui sont intervenus en moi sans que j'en ai conscience.

Le Japon est dans ma chair, c'est devenu ma normalité. Non pas que je n'y porte plus un regard d'explorateur, mais que je me suis habitué à porter un regard d'explorateur. A tel point que c'est également un regard d'explorateur que je porte sur la France quand je m'y rends. Bien entendu, l'exaltation de mes débuts s'est atténuée, c'est naturel. Lors de mes premiers trajets en train, je buvais les paysages à la fenêtre, je ne voulais pas en perdre une miette. "Putain, je suis au Japon ! Le délire !" Maintenant, je profite de mes trajets pour bouquiner et, très souvent, pour dormir. C
omme les Japonais.
Dix ans.
C'est comme ça, on aime les chiffres ronds. Tous les 21 mars, depuis le début de mon exil, je vous fais un bilan de l'année écoulée, mais j'ai voulu profiter de ce dixième anniversaire pour établir un gros bilan global, et à cet effet, j'ai élaboré un collage audiovisuel. Vous vous souvenez peut-être du film que j'avais réalisé pour mes 50 ans. Sinon, ou si vous voulez vous rafraichir la mémoire, vous pouvez le (re)voir ici :
Dans ce film, j'explorais les raisons et je retraçais le chemin qui m'a conduit à partir habiter au Japon. Dans ma dernière création, qui en constitue une sorte de suite et que je vous propose de découvrir aujourd'hui, je pars de la conclusion du film précédent pour parler plus précisément de ma vie ici, et je m'interroge sur la direction où cette vie me mène.

Ma première impulsion a été de songer à un montage ultra-rapide, avec des milliers d'images résumant tout ce que j'ai vécu depuis mon départ. Puis je me suis rendu compte que cette idée était en fait influencée par les réseaux sociaux, où règnent l'immédiateté et le manque de profondeur. Alors j'ai choisi de prendre le contrepied en faisant l'éloge de la lenteur et du temps long. Mon nouveau film dure presque deux heures. Et malgré ça, il n'est pas 
exhaustif.
Deux heures, c'est long, c'est une alternative à une soirée télé.
J'ai intégré de longues plages musicales (relativement longues : elles ne durent guère plus de deux ou trois minutes). Appréciez simplement chaque performance comme un moment unique : la musique est là, présente, prenons le temps, écoutons-la pour savoir si elle nous plait ou pas. Et puis il y a tous ces trains, ces transits, pour laisser l'esprit divaguer. Qui sait où cela conduit, d'aller d'un point à un autre ? Ces trains où je lis, où je dors, donc où je rêve.

Vous vous perdrez, c'est volontaire. Ce film est un labyrinthe parce que telle est ma mémoire. Oui, telle est la mémoire, je crois. Superposée, confuse, sautant d'une image à une autre. Incohérente, répétitive et volatile. Et si par hasard, il émergeait une quelconque relation entre les images et les sons, ce serait à vous de le déterminer. Car si je vous donne les clés, vous ne pourrez pas créer/trouver votre propre chemin. Un labyrinthe où on ne se perd pas n'est pas un labyrinthe. Mes partis 
pris esthétiques sont radicaux, j'en ai conscience et je l'assume. Ce film est loin d'être parfait parce qu'il est à mon image : amateur, un peu beau et un peu moche, intuitif et nébuleux. En fait, si je devais mourir demain, ce film serait mon testament.
Je sais que peu d'entre vous auront la patience d'aller jusqu'au bout, et je ne suis pas vexé. Un format aussi inhabituel demande sans doute beaucoup de concentration ou au contraire, beaucoup de lâcher-prise. A vous de voir jusqu'à quelle profondeur vous avez envie de plonger dans les méandres de mon cerveau.
Dernier point : si vous avez des difficultés à visionner la vidéo, envoyez-moi un message ou laissez-moi un commentaire (avec votre nom) pour que je puisse régler ce problème. Etant donné l'intimité du contenu, j'en ai limité l'accès. Et de toute façon, les commentaires sont toujours bienvenus.
Bref, joyeux anniversaire, moi.
Vous êtes prêts ? 3, 2, 1, partez...










samedi 10 janvier 2026

Regards sur ma terre natale

 Je me suis rendu en France pour passer les fêtes de fin d'année. Il s'agissait de ma quatrième visite en Terre Natale depuis le début de mon expatriation. Le moins qu'on puisse dire, c'est que ce fut un voyage riche en réflexions. Je ne peux pas tout vous raconter, il faudrait un livre pour ça, mais je vais essayer de vous faire un résumé.


Le trajet
Après presque 24 heures de voyage, je suis arrivé à Paris, où je suis resté trois jours chez ma copine Steph. J'ai ensuite pris le train de nuit direction les Alpes, afin de rejoindre ma famille pour Noël. J'y suis resté presque une semaine. Puis je me suis rendu pour deux jours dans les Cévennes, entre Nîmes et Alès, où habite Chris, mon amie de l'époque de l'université. Enfin, je suis retourné à Paris, où j'ai séjourné chez Fred et Cyril, jusqu'à mon départ. Cet itinéraire m'a permis à la fois de voir beaucoup de monde et de prendre mon temps avec chacun. Je profite d'ailleurs ici de l'occasion pour les remercier tous pour l'hébergement.


La famille
Mon père avait loué un grand chalet près de chez lui, à Gap, pour recevoir toute la famille. Au total, nous étions treize ! Ça a évidemment été un immense plaisir de partager les fêtes de Noël avec tout le monde, l'occasion est si rare. Entre gastronomie et soins prodigués par ma petite sœur, promenades et sapin de Noël, c'était à la fois festif et paisible, de la joie et du repos, tout ce dont j'avais besoin. J'ai pu profiter de la présence de chacun, et je crois qu'on a tous apprécié ce moment à sa juste valeur.


Les amis
Durant mes deux passages à Paris, mon emploi du temps était bien chargé. Chaque jour, j'avais des rendez-vous avec des amis, dont certains que je n'avais pas vus depuis plus de dix ans. Repas chaleureux, ou parfois juste le temps d'un café, j'ai eu le sentiment de faire une mise à jour essentielle dans mes relations humaines. Evidemment, il y a encore beaucoup de monde que j'aurais aimé voir (je pense fort à vous, Aurélie, Laurent, Perrine et bien d'autres), mais je nourris toujours l'espoir que ceux que je n'ai pas pu rencontrer feront un jour le voyage jusqu'à chez moi.


Les anciens élèves
Parmi mes rendez-vous, je tenais absolument à caler un moment avec quelques-uns de mes anciens apprenants japonais qui vivent actuellement en France. En particulier, j'ai pu boire un verre avec "mes enfants" Sakura et Rio, dont je vous ai parlées il y a quelques mois. Constater leurs progrès en français, et les voir grandir et mûrir en français, je n'ai même pas les mots pour dire l'émotion que ça m'a procuré. Inestimable.


La cuisine
Je savais de longue date que l'alimentation est un marqueur culturel fort, et que renouer avec ses anciennes habitudes culinaires est une des priorités de tout exilé de retour dans sa région d'origine. En ce qui me concerne, ça a été une orgie de fromage, une véritable cure. Comme à chaque fois, en vérité. Mais je me suis fait aussi plaisir avec flan, millefeuille, galette des rois, baguette, croissant, etc. Si on ajoute à ça foie gras et bûches, ça explique pourquoi j'ai pris deux kilos en deux semaines !


Les expos
Grâce à mes amis, j'ai visité quelques expos très différentes les unes des autres. L'art, ça fait toujours du bien à la tête. En la matière, je ne suis certes pas frustré à Tōkyō, mais pour une fois que je pouvais comprendre toutes les explications ! Niki de Saint Phalle ou le musée du Quai Branly, par exemple, c'est du baume pour les yeux et de la nourriture pour le cerveau. J'ai même eu droit à une passionnante visite privée de l'Ircam.


Les souvenirs
Quels souvenirs peut-on ramener de France, pour soi ou pour ses proches, quand on est soi-même un ancien Parisien ? De la bouffe, bien sûr ! C'est bête, mais ici, au Japon, il n'est pas si facile de trouver du couscous (je sais, ce n'est pas tout à fait de la cuisine typiquement française, mais j'aime beaucoup ça), je m'en suis donc ramené une boite. Et puis un autre truc tout simple : des tortellini, au bon gout de nostalgie. Evidemment, j'ai aussi fait le plein en bouquins. J'ai également acheté pas mal de produits cosmétiques, car on trouve en France des parfums que j'adore, noix de coco ou monoï, par exemple.


Paris
Paris sera toujours Paris, mais il y des choses qui changent : il y a beaucoup moins de crottes de chiens qu'avant ! Ce qui ne changent pas : les cinglés qui gueulent tout seuls dans la rue ou au supermarché. Ce qui est pire qu'avant (ou alors c'est moi qui ai perdu l'habitude) : les gens qui parlent super fort dans le métro. Franchement, ça ne vous dérange pas que tout le monde sache ce que le docteur vous a dit, ou avec qui vous allez diner ce soir ? Pour moi, ce n'est pas seulement de l'irrespect pour les gens alentour, c'est aussi un choquant manque de pudeur. Globalement, j'ai trouvé que l'ambiance était assez agressive. Je me force à ne pas faire plus long sur ce chapitre, mais - là aussi - j'aurais tellement de choses à dire...


Impressions
Je ne peux pas vous résumer en quelques lignes la richesse des réflexions qui m'ont accompagné tout le long de ces vacances. Au Japon, je suis naturellement "Ludo le Français", et en France, "Ludo le Japonais" (ou tout au moins, "celui qui habite au Japon"). Je me suis beaucoup interrogé sur les rôles sociaux qui nous sont assignés, sur la façon dont nous les acceptons ou les rejetons, dont nous jouons avec pour nous positionner vis-à-vis d'autrui. J'ai ressenti un certain malaise à cause du décalage entre le fait de retrouver mes racines et en même temps l'évidence que je ne suis plus d'ici, que ce n'est plus mon monde. Alors qu'autrefois, tout était facile pour moi en France, trop facile, j'ai galéré avec le système Navigo pour me déplacer dans la capitale, et j'étais paumé avec les pièces de monnaie. Je me sentais tellement perdu, tellement extérieur à ce qui m'entourait, que très souvent, j'avais le sentiment d'observer bien plus que de participer aux choses.


En conclusion ?
Amélie Nothomb a grandi au Japon, et a été déchirée de quitter le pays. Quand elle a tenté d'y retourner, des années plus tard, elle s'est rendu compte du gouffre qui s'était creusé entre son enfance japonaise et sa vie d'adulte. Pour elle, c'est L'impossible retour, selon le titre d'un de ses derniers livres. Je ne serais pas aussi radical, mais oui, il n'y a pas que le temps qui nous change, il y a l'espace aussi. Ceci dit, je pense que si un jour je devais vivre à nouveau en France, je pourrais sans trop de difficulté me réhabituer. Mais pour ça, il faudrait que j'en ai envie.
J'ai adoré mes marches en montagne, qui m'ont bien aéré l'esprit et les poumons, et je suis très heureux d'avoir brisé le rythme de mon quotidien. Mais combien de fois me suis-je surpris à sortir, spontanément, des mots en japonais, voire à faire des ojigi, ces salutations traditionnelles ? Mon naturel, qui revient au galop, n'est plus celui qui m'a vu naitre.