Il y a quelques mois, on m'a envoyé un lien annonçant la réouverture, après de grands travaux, d'un aquarium spécialisé dans les méduses, à Tsuruoka, dans la préfecture de Yamagata. Vous l'avez peut-être remarqué si vous avez regardé le film commémorant mes dix ans au Japon, mais il se trouve que j'adore les méduses depuis longtemps. Sauf que quand j'ai reçu cette information, j'étais fauché comme les blés et il m'était impossible d'envisager de partir en vadrouille à travers le pays. Mais la roue tourne, et j'ai fini par être payé pour un travail effectué plusieurs mois plus tôt. De plus, du fait d'une mise à jour de mon statut, un de mes employeurs m'a signifié que j'étais tenu de prendre plusieurs jours de congés (payés) avant septembre.
J'ai donc décidé d'aller visiter cet aquarium. Comme je voulais partir avant la saison des pluies (qui commence généralement entre début et mi-juin), la période tombait au moment de mon anniversaire, ce qui me donnait un excellent prétexte, au cas où j'en aurais eu besoin, pour m'évader. Direction, donc, la préfecture de Yamagata, que je ne connaissais pas.
Sakata
Le lundi 1er juin, je me suis levé de bonne heure pour embarquer à bord du Shinkansen, le TGV japonais, direction Niigata, vers le nord-ouest. Après deux heures de trajet, j'ai pris un petit train local, et je me sentais déjà bien loin de la capitale. Imaginez les paysages : sur votre gauche, vous longez la côte de la mer du Japon, une mer d'huile, à peine ridée de vaguelettes, dont la ligne d'horizon se perd dans un léger voile de brume. Sur votre droite, ce sont des rizières où commencent à percer les jeunes pousses récemment plantées ; des tapis d'eau tels des miroirs parsemés de mèches vertes alignées. Et au-delà, comme des blocs de roche géants posés sur ces plaines, des montagnes noires où subsistent des traces de neige.
Après encore deux heures de voyage, on arrive sous un beau soleil à destination, la petite ville de Sakata. Les bus ne sont pas légion à circuler, et si vous ratez celui que vous comptiez prendre, vous aurez bien deux ou trois heures à attendre pour attraper le suivant.
Peu de circulation, dans Sakata, c'est le moins qu'on puisse dire. Cette ville est une illustration assez parlante du déclin démographique que connait le pays. Beaucoup de boutiques ont définitivement baissé le rideau, et les bâtiments à l'abandon pullulent jusque dans le centre-ville. Le quartier commerçant est plus morne que Canteleu un dimanche après-midi. Ville à échelle humaine, le meilleur moyen de circuler reste le vélo, que la municipalité met gratuitement à disposition, et j'en ai bien profité, plutôt que d'attendre le bus à chaque fois que je voulais me déplacer.
Certes, la cité ne regorge pas d'activités, mais il y a pourtant de très belles choses à voir. Autrefois, Sakata était un port particulièrement prospère, notamment grâce aux abondantes liaisons commerciales maritimes mises en place au 19e siècle par un certain Honma, riche marchand et dirigeant politique qui a laissé une forte empreinte. On peut encore visiter la maison où ce monsieur habitait, une ancienne demeure de samouraï, absolument somptueuse. Le musée Honma, lui, n'a qu'un intérêt très limité, mais son jardin est une pure merveille, un des plus beaux que j'ai vus depuis que j'habite au Japon. Au sein de cet écrin d'émeraude se dresse un sublime pavillon de bois où l'on peut savourer un matcha tout en laissant son regard se perdre dans la végétation alentour, un grand moment de paix et un envoûtant sentiment d'harmonie. Parmi les lieux à visiter, citons encore le Sanno Club, un vieux et vaste bâtiment parfaitement entretenu et converti en musée tout aussi bric-à-brac que jouissif.
Pour finir sur ce chapitre, comment ne pas évoquer l'accueil chaleureux des locaux, tous plus serviables et souriants les uns que les autres, qui vous donnent un peu, le jour du départ, l'impression de quitter des amis.
Ryokan et onsen
Le ryokan Wakaba semble auréolé d'une excellente réputation dans toute la ville. Il faut avouer que l'établissement de bonne taille relève d'un certain standing, tout en restant tout à fait traditionnel. La cuisine qu'on y déguste, généreuse et réconfortante, n'est pas étrangère à sa notoriété. Je dois toutefois reconnaitre que ce n'est pas forcément la meilleure gastronomie dont j'ai pu jouir dans un ryokan, car un peu trop lourde à mon gout, mais je n'ai pas boudé mon plaisir et me suis quand même régalé.
Le onsen est également très classique, et j'ai pu en savourer les bienfaits plusieurs fois par jour. Le parfum de l'eau est subtil, mais composé de différentes essences vertueuses, comme l'arnica, le concombre ou le yuzu.
Tsuruoka
Comme je l'ai dit, le principal objectif de ce petit voyage était de visiter l'aquarium de Tsuruoka, le Kamosui, ce que j'ai fait dès le lendemain de mon arrivée.
Rejoindre Tsuruoka depuis Sakata est déjà un dépaysement en soi. Le petit train s'arrête en pleine campagne, dans des gares qu'on prendrait pour des cabanons de jardin.
Tsuruoka est un peu plus grande que Sakata, mais pas forcément beaucoup plus animée pour autant. Là encore, pas beaucoup de monde, pas beaucoup de bus.
L'aquarium est d'une beauté onirique. Les couleurs des méduses, leur transparence me fascinent, leurs mouvements gracieux comme ceux d'une ballerine m'enchantent, leurs tentacules qui ondulent au ralenti évoquent la chevelure d'une sirène. Pas de cerveau, donc pas trop de scrupules à voir ces animaux tourner en rond dans leurs bassins. Au petit café dans le hall, on peut manger de la soft-cream (un genre de glace italienne très populaire au Japon) saupoudrée de morceaux de méduses. J'avais déjà eu l'occasion d'en gouter et je confirme : ça n'a pas beaucoup de gout. La surprise, c'est que malgré l'aspect gélatineux, c'est plutôt craquant sous la dent. Il parait que c'est plein de collagène et très bon pour la peau.
Le Kamosui n'est pas que l'aquarium le plus grand du monde consacré à cet animal, c'est aussi un centre d'études, et il abrite plus d'une centaine d'espèces différentes. On peut d'ailleurs faire une visite groupée dans les coulisses pour se faire une idée de la façon dont les chercheurs travaillent, et voir comment sont élevées les méduses (elles ne sont pas pêchées dans la mer). Passionnant, même si bien sûr, je n'ai pas compris le quart du quart des explications du guide. Le japonais en soi, c'est déjà compliqué pour moi, mais quand il s'agit de termes scientifiques, ça devient totalement hermétique.
De retour dans le centre de Tsuruoka, je me suis posé dans un café attenant à un sanctuaire, encore sous le charme serein du spectacle cnidaire de mes gélatines adorées.
Le typhon
Au moment où je quittais Tōkyō, un typhon s'en approchait. J'ai eu un bol monstre : alors qu'une tempête féroce et une pluie ravageuse fouettaient une grande partie du pays, la région où je me trouvais était complètement épargnée. Certes, il y a eu pas mal de vent et un peu de pluie le temps d'une journée, mais rien du tout comparé à ce que j'ai vu sur la télévision du ryokan. Ce qui m'a surpris, c'est que normalement, la saison des typhons débute à partir de la mi-aout, pour se terminer fin septembre ou début octobre. Et ce qui m'a choqué, c'est que dans les commentaires des journalistes, je n'ai pas entendu une seule remarque à ce sujet. Aucun n'a relevé l'anormalité du phénomène, comme si un typhon début juin, avant même que débute la saison des pluies, c'était banal. Avec une information aussi médiocre, comment les Japonais pourraient-ils prendre conscience que les effets dévastateurs du changement climatique ont déjà commencé ?
Je discutais récemment avec une apprenante dont le métier consiste - pour le dire simplement - à présenter des propositions aux gouvernements pour faire face à la crise planétaire annoncée. Et en résumé, le résultat : parmi les pays riches, qui pourraient agir, aucun n'est motivé pour le faire, aucun ne souhaite réellement s'adapter et prendre en compte les nouveaux paramètres. Malgré les discours hypocrites, tous les gouvernants du global nord souhaitent perpétuer la dynamique actuelle, pour la bonne et simple raison qu'ils n'en souffrent pas trop. Pas encore. Et tant que l'opinion publique, non alertée par les journalistes, continuera de s'écraser, les décideurs s'appliqueront à faire semblant.
Comme le chante si bien le poète : "On va tous crever".
Niigata
Sur le chemin du retour, j'ai marqué une pause plus longue qu'à l'aller à Niigata. Chef-lieu de la préfecture du même nom, c'est une ville assez grande, que j'avais rapidement aperçue, il y a fort longtemps.
Puisque nous étions le jour-même de mon anniversaire, ma kanojo nous avait réservé une activité manuelle dans un petit atelier de verre. Nous avons selectionné chacun un modèle qui nous plaisait, choisi les couleurs, et le maitre verrier nous a expliqué étape par étape comment fabriquer la perle que nous voulions. C'était un moment très sympa, même si je ne suis pas très habile de mes mains et que je doute un peu de la beauté de ma création.
Niigata est réputée pour la qualité de son riz et partant, de son saké, puisque cet alcool est essentiellement fabriqué à base de riz. Normalement, je ne bois pas d'alcool, mais puisque la découverte culturelle m'y invitait, je me suis rendu dans une boutique où l'on peut gouter différentes sortes de saké (après tout, c'était mon anniversaire). Il y en avait des dizaines de sortes à disposition ! Je m'en suis contenté de cinq, choisies un peu au hasard. J'avoue que la différence entre chaque cru est subtile et m'a un peu échappé. Au moins, j'aurais essayé. Ailleurs, j'ai pu gouter une soft-cream au saké, et là, je me suis vraiment fait plaisir.
Le soir, j'ai repris le Shinkansen et je suis rentré chez moi.
Digital detox
Pendant tout ce séjour, j'ai essayé de me mettre en digital detox, mais ça s'est avéré plus difficile que prévu. Je me suis vraiment forcé pour ne regarder mes mails qu'une fois par jour, et ne répondre qu'aux plus urgents, c'est-à-dire essentiellement les messages du travail. Mais à plus d'une reprise je me suis surpris à me saisir de mon smartphone par simple réflexe. Je savais déjà que j'étais dépendant, je sais maintenant un peu plus à quel point.
En fait, je pense que pour réussir à me couper totalement des écrans et des réseaux, il faudrait que je n'ai plus du tout mon smartphone à portée de main. Mais quand on en a besoin pour prendre des photos, c'est compliqué. Je crois que je vais investir dans un bel appareil photo.
En attendant, voici quelques images que j'ai prises, ainsi qu'un court montage, sept minutes de zen, pour partager ce petit et beau voyage avec vous. Résumé en un mot : raffiné.








