samedi 21 mars 2026

Dix ans...

 Je n'aime pas le Japon. Pour simplifier, il m'arrive pourtant de dire que j'aime le Japon, mais en vérité, ça ne veut pas dire grand-chose pour moi, "j'aime le Japon". Ce que j'aime, c'est vivre au Japon. Et ça tombe bien, puisqu'aujourd'hui, ça fait dix ans que j'y vis...


Commençons ce billet annuel par un rapide regard sur celui de l'année dernière. Je vous avais prédit la 3e Guerre mondiale, force est de constater qu'elle n'est pas advenue, et on ne va pas s'en plaindre. Je suis soulagé de m'être trompé, mais personne pourtant, je crois, ne pourrait se réjouir de la situation internationale actuelle. Le racisme et l'antisémitisme se banalisent, la démocratie se réduit comme peau de chagrin, surtout aux Etats-Unis, ni l'Etat de droit ni le droit international ne semblent plus être à la mode, contrairement au fascisme, qui redevient tendance. Quant à l'invasion de Taïwan par la Chine, peu de monde en doute encore. Je l'envisageais pour cette année, mais les experts la prévoient plutôt pour l'année prochaine. Ce que personne ne peut imaginer, ce sont les conséquences. Les Etats-Unis sont devenus totalement imprévisibles, et la nouvelle première ministre japonaise, Sanae Takaichi (à prononcer "taka-i-tchi"), a beau jouer les dames de fer, elle n'aura de toute évidence pas les moyens de s'opposer militairement à la Chine le moment venu. Alors peut-être que, comme la Russie en Ukraine, comme les Etats-Unis au Venezuela, comme Israël à Gaza, comme les Etats-Unis et Israël en Iran, le monde laissera faire les dirigeants autoritaires, et les Chinois pourront tranquillement étendre leur empire. La guerre mondiale n'a certes pas éclaté, et elle n'éclatera peut-être pas, mais je ne suis pour autant pas plus optimiste que l'année dernière.
On refait un point l'année prochaine. En espérant qu'il n'y ait rien d'autre à dire avant.


Passons à tout autre chose.
Qu'est-ce qui a changé, pour moi, depuis dix ans ?
Je suis devenu très sensible à la cause environnementale, c'est la plus grosse évolution que je remarque chez moi, mais je suis incapable de mesurer l'impact que mon expatriation a pu avoir sur ce point. Que serais-je aujourd'hui si j'étais resté en France ?
Je vous disais, dans un billet récent, qu'il n'y a pas que le temps qui nous change, il y a l'espace aussi. En voici une illustration surprenante. Quand j'habitais en France, je n'ai jamais eu de problème de rhume des foins. J'ai été bien surpris, en arrivant au Japon, de voir que de nombreux autochtones portaient des masques et parfois même des lunettes spéciales au printemps pour se protéger des pollens. Et j'ai été encore plus surpris de constater que moi aussi, au bout de quelques années, je commençais à être affecté par ce mal saisonnier. La première cause qui viendrait à l'esprit est que les pollens sont plus forts au Japon qu'en France, mais si c'était le cas, j'aurais ressenti ce rhume des foins dès mon arrivée, n'est-ce pas ? La seule explication rationnelle que je trouve, c'est que l'alimentation locale a transformé mon métabolisme. Ceci est tout à fait anecdotique, mais je me dis qu'il y a sans doute beaucoup d'autres changements qui sont intervenus en moi sans que j'en ai conscience.

Le Japon est dans ma chair, c'est devenu ma normalité. Non pas que je n'y porte plus un regard d'explorateur, mais que je me suis habitué à porter un regard d'explorateur. A tel point que c'est également un regard d'explorateur que je porte sur la France quand je m'y rends. Bien entendu, l'exaltation de mes débuts s'est atténuée, c'est naturel. Lors de mes premiers trajets en train, je buvais les paysages à la fenêtre, je ne voulais pas en perdre une miette. "Putain, je suis au Japon ! Le délire !" Maintenant, je profite de mes trajets pour bouquiner et, très souvent, pour dormir. C
omme les Japonais.
Dix ans.
C'est comme ça, on aime les chiffres ronds. Tous les 21 mars, depuis le début de mon exil, je vous fais un bilan de l'année écoulée, mais j'ai voulu profiter de ce dixième anniversaire pour établir un gros bilan global, et à cet effet, j'ai élaboré un collage audiovisuel. Vous vous souvenez peut-être du film que j'avais réalisé pour mes 50 ans. Sinon, ou si vous voulez vous rafraichir la mémoire, vous pouvez le (re)voir ici :
Dans ce film, j'explorais les raisons et je retraçais le chemin qui m'a conduit à partir habiter au Japon. Dans ma dernière création, qui en constitue une sorte de suite et que je vous propose de découvrir aujourd'hui, je pars de la conclusion du film précédent pour parler plus précisément de ma vie ici, et je m'interroge sur la direction où cette vie me mène.

Ma première impulsion a été de songer à un montage ultra-rapide, avec des milliers d'images résumant tout ce que j'ai vécu depuis mon départ. Puis je me suis rendu compte que cette idée était en fait influencée par les réseaux sociaux, où règnent l'immédiateté et le manque de profondeur. Alors j'ai choisi de prendre le contrepied en faisant l'éloge de la lenteur et du temps long. Mon nouveau film dure presque deux heures. Et malgré ça, il n'est pas 
exhaustif.
Deux heures, c'est long, c'est une alternative à une soirée télé.
J'ai intégré de longues plages musicales (relativement longues : elles ne durent guère plus de deux ou trois minutes). Appréciez simplement chaque performance comme un moment unique : la musique est là, présente, prenons le temps, écoutons-la pour savoir si elle nous plait ou pas. Et puis il y a tous ces trains, ces transits, pour laisser l'esprit divaguer. Qui sait où cela conduit, d'aller d'un point à un autre ? Ces trains où je lis, où je dors, donc où je rêve.

Vous vous perdrez, c'est volontaire. Ce film est un labyrinthe parce que telle est ma mémoire. Oui, telle est la mémoire, je crois. Superposée, confuse, sautant d'une image à une autre. Incohérente, répétitive et volatile. Et si par hasard, il émergeait une quelconque relation entre les images et les sons, ce serait à vous de le déterminer. Car si je vous donne les clés, vous ne pourrez pas créer/trouver votre propre chemin. Un labyrinthe où on ne se perd pas n'est pas un labyrinthe. Mes partis 
pris esthétiques sont radicaux, j'en ai conscience et je l'assume. Ce film est loin d'être parfait parce qu'il est à mon image : amateur, un peu beau et un peu moche, intuitif et nébuleux. En fait, si je devais mourir demain, ce film serait mon testament.
Je sais que peu d'entre vous auront la patience d'aller jusqu'au bout, et je ne suis pas vexé. Un format aussi inhabituel demande sans doute beaucoup de concentration ou au contraire, beaucoup de lâcher-prise. A vous de voir jusqu'à quelle profondeur vous avez envie de plonger dans les méandres de mon cerveau.
Dernier point : si vous avez des difficultés à visionner la vidéo, envoyez-moi un message ou laissez-moi un commentaire (avec votre nom) pour que je puisse régler ce problème. Etant donné l'intimité du contenu, j'en ai limité l'accès. Et de toute façon, les commentaires sont toujours bienvenus.
Bref, joyeux anniversaire, moi.
Vous êtes prêts ? 3, 2, 1, partez...










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