Dites, vous n'avez pas l'impression que le monde part à la dérive ? Au risque de passer pour un adepte du "c'était mieux avant", je ne reconnais pas le monde dans lequel j'ai grandi. Les valeurs fondamentales qui m'ont été transmises et qui m'étayent sont en train de fondre, et je voudrais partager avec vous quelques réflexions qui s'agitent en moi depuis quelques temps.
Au Japon comme un peu partout sur la planète, la droite se modère de moins en moins et l'extrême droite monte inexorablement. Elue l'automne dernier, la très populaire et franchement populiste nouvelle première ministre Sanae Takaichi (à prononcer sana-é taka-i-tchi) se présente comme une héritière de Shinzo Abe, mais j'ai l'impression qu'elle est bien plus radicale que lui. Je ne suis pas un expert en politique japonaise, mais il ne me semble pas me souvenir que Abe ciblait aussi ouvertement les étrangers. Tout le monde au Japon sait pourtant parfaitement que l'immigration est un pilier essentielle de l'économie (en raison de la réticence des Japonais à faire des bébés), mais malgré ça, Takaichi veut freiner la venue de travailleurs expatriés. Par exemple, une des mesures qu'elle souhaite mettre en place est l'augmentation des frais de renouvellement de visa. Je paye actuellement environ 10 000 yens (55 €) tous les trois ans, mais les frais pourraient être multipliés par dix ! Pour moi, ça représenterait approximativement la moitié d'un mois de salaire moyen ! Mon prochain renouvellement est dans deux ans, j'ai intérêt à commencer à économiser dès maintenant (ce que je fais, d'ailleurs) si je veux passer la vague sans me noyer.
Pourquoi une telle mesure en contradiction avec la situation économique nippone ? Sans doute pour faire plaisir aux électeurs qui seraient tentés d'accorder leur vote au Sanseitō. Kezako ? L'équivalent du RN local. Leur discours est tristement devenu classique : immigration zéro, antivax, non aux droits des personnes LGBT, etc. Les étrangers, surtout, sont la bête noire du Sanseitō, car, c'est bien connu, ce sont des criminels notoires qui ne payent pas de taxes et qui profitent du système de santé local... Ce discours vous rappelle quelque-chose ? Il est tout aussi infondé que les litanies du RN, puisque par exemple, la part des ressortissants étrangers impliquée dans des incidents ne dépasse pas 2% (pas 2% des incidents, mais 2% des ressortissants, qui représentent eux-mêmes 3% de la population vivant au Japon) (chiffres de la police.) Quant aux taxes, je peux vous dire que j'en paye ! Mais au Japon comme ailleurs, l'extrême droite et la vérité, ce sont deux mondes à part. Les droits des femmes suivent la même ligne : pas de possibilité de garder son nom de famille après le mariage, pas de réforme du système impérial pour permettre à une femme d'accéder au titre suprême... Evidemment, Sōhei Kamiya, le fondateur du parti, fustige les femmes qui ne veulent pas d'enfant, et d'ailleurs - y a-t-il un rapport ? - sa secrétaire s'est suicidée pour cause de harcèlement. En outre, ce charmant personnage a également déjà été épinglé pour des propos antisémites. La totale, quoi. Cerise sur le gâteau : le slogan du Sanseitō est "Japan First". Un slogan dans une langue étrangère, donc, pour glorifier la culture japonaise. Cohérant. A moins qu'il s'agisse d'un message adressé aux étrangers, pour leur faire comprendre qu'ils ne sont plus les bienvenus.
Ce qui est inquiétant, et c'est la raison pour laquelle je vous en parle, c'est que, lentement mais sûrement, ce parti gagne du terrain à chaque élection. D'où le glissement vers la droite dure de Takaichi (qui n'a de toute façon pas besoin qu'on la pousse beaucoup pour glisser dans cette direction). Et, cons parmi les cons, les étrangers ne sont pas les derniers à soutenir le Sanseitō ! J'ai vu récemment sur YouTube la vidéo d'un Français installé depuis longtemps au Japon, qui insinuait qu'il y avait trop d'étrangers dans ce pays, et qui trouvait que Takaichi était trop coulante avec tous ces délinquants qu'il faudrait mettre dehors. Ce navrant gugusse se vantait que ses enfants ne parlent pas français, les privant par là même de la richesse d'une double culture. Et le plus pitoyable, dans tout ça, c'est que cet imbécile est suivi par 10 000 followers, qui laissent des commentaires type "Vive le Sanseitō !", sans réaliser qu'à l'inverse, le Sanseitō rêve de ne jamais voir ces gens mettre les pieds au Japon.
Ce minable plouc n'est pas un cas isolé, je connais d'autres personnes qui sont sur la même longueur d'onde. En ce qui me concerne, je suis accueilli et bien traité dans un pays qui n'est pas le mien, dont je ne partage ni la langue ni la culture. Je suis, littéralement, un travailleur immigré, et je ne saurais pas comment gérer mes dissonances cognitives si je devais prendre position pour que les autres ne fassent pas comme moi.
Il y a quelques mois, j'ai pris un verre avec un Français voyageant au Japon. La discussion n'était pas passionnante, ce jeune homme étant bouffi de stéréotypes positifs sur le Japon, ce qu'on appelle parfois "un bandeur du Japon". A un moment, il me lance :
- Ce qui est bien ici, c'est qu'on ne nous juge pas sur l'apparence mais sur ce qu'on est vraiment.
Je ne savais pas trop quoi répondre à une remarque aussi creuse. Afin d'essayer d'élever un peu la conversation, je lui réponds :
- C'est vrai que depuis dix ans que je suis ici, je n'ai jamais été victime de racisme.
Et là, il se met à bafouiller :
- Oui, euh... enfin, euh... maintenant en France, c'est le contraire : il y a du racisme anti-Blancs.
Nous y voilà. Je veux bien croire que le racisme anti-Blancs existe, la bêtise n'étant pas l'apanage d'une ethnie, mais la stupidité de la remarque laisserait croire que le racisme anti-Noirs ou anti-Arabes a disparu, alors que ce bozo suintaient la haine des personnes à la peau trop sombre pour lui. Mais combien de Blancs sont victimes de racisme chaque jour en France, et combien de personnes racisées souffrent-elles d'ostracisme, sous une forme ou une autre ? Cet âne vantait une société qui soi-disant ne juge pas sur l'apparence, alors que lui-même ne supporte pas de voir des gens à l'apparence différente de la sienne.
Je sais bien qu'une situation économique difficile, comme celle que traverse le Japon actuellement, manipulée par la propagande, est un terrain privilégié pour dresser les uns contre les autres. Au Japon, les coupables désignés sont les Chinois et dans une moindre mesure les Coréens, et de plus en plus les travailleurs venus d'Asie du sud : Vietnam, Philippines, Myanmar, etc. J'ai un peu étudié la psychologie sociale, et j'ai conscience que l'attitude d'un groupe vis-à-vis d'un autre est conditionnée par des paramètres qui n'ont rien à voir avec la raison. Mais je sais aussi qu'il existe des discours qui parviennent à apaiser les tensions, et d'autres aptes à les attiser. Il est très facile - trop facile - de pointer du doigt un ennemi. C'est le côté obscur de la Force : plus facile, plus rapide, plus puissant. Il faut prendre beaucoup de recul pour parvenir à y échapper. Je ne suis pas naïf, et je vais essayer de ne pas être trop manichéen. Moi-même, je suis souvent exaspéré par le comportement de certains Chinois au Japon. Il serait tellement simple d'accuser "les Chinois", et honnêtement, je me surprends parfois à laisser mon cerveau émettre ce genre de réflexions. Pour me tempérer, je dois faire l'effort de me remémorer, par exemple, que parmi les meilleurs élèves que j'avais à l'école primaire se trouvaient un grand nombre de Chinois. Et de Coréens, et de métis, et autres. Des enfants adorables dont je veux me souvenir. Le fait de stigmatiser un groupe résulte d'une construction sociale, et non d'un constat du réel. Je ne suis pas parfait, je lutte contre moi-même. Comme je vous le disais récemment : je suis trop faible pour aimer tout le monde. Plus difficile est le chemin vers le côté lumineux de la Force. Mais plus serein, au final. Il n'est pas facile de vivre ensemble, il n'est pas facile d'être intelligent, mais c'est la seule option viable pour l'humanité.
La France connait les mêmes difficultés mais n'a pas d'excuse : elle s'est construite sur le métissage, et son identité est multiple. Comment a-t-elle pu dériver à ce point vers l'obscurantisme ? Tout le long de ma scolarité, j'ai cotoyé des Arabes et des Noirs, et ça ne m'a jamais posé de problème. La question ne se posait même pas. Tous mes éducateurs - parents et enseignants - m'ont appris qu'il était normal, juste normal, qu'il y ait des différences. Aujourd'hui, j'ai le sentiment que ces valeurs sont inversées. On critique les anti-fascistes avec virulence, comme si leur cause n'était pas défendable. Les députés sont allés jusqu'à observer une minute de silence à l'Assemblée nationale pour honorer un nazi. Je suis abasourdi. Je ne justifie en rien la mise à mort du jeune homme, et d'une manière générale je ne justifie pas la violence, mais mon émotion a été toutefois très modérée devant ce drame qui était loin d'être une surprise. Les élus sont censés représenter le peuple, mais j'affirme que ce n'est pas en mon nom que cet hommage a été rendu.
Une candidate appartenant pourtant à la droite dite républicaine a repris à son compte la devise pétainiste "Travail, famille, patrie", et le président Macron lui-même a osé faire l'éloge de Pétain. Sérieusement, c'est quoi la prochaine étape ? Ce n'est pas le monde où on m'a appris que la paix était préférable à la guerre, où l'amitié entre les peuples était considérée comme une valeur fondamentale. Quand le Front national est arrivé au second tour des présidentielles pour la première fois, ça a été un grand choc. Maintenant, le choc serait si le RN était éliminé au premier tour. Les valeurs ont été inversées.
Un matin, je me lève et comme tous les matins, je prends mon petit déjeuner en lisant le journal. "Scandale : Mélenchon tient des propos antisémites". Je regarde les propos antisémites en question : il a fait de l'humour foireux sur la prononciation d'Epstein. Ma première réaction est de me dire que moi aussi, je m'étais déjà interrogé sur ce sujet, les anglophones prononçant "epstine", alors qu'ils prononcent par exemple "franken-chtaïne", bien que la graphie soit identique. Même si la blague de Mélenchon était à chier, de quoi en faire un fromage ? "C'est souligner l'origine juive d'Epstein !" s'offusquaient en chœur les journaux ! Mais ils sont fous ou quoi ?! Qui a déjà fait le lien entre Frankenstein et une quelconque judaïté ? Personnellement, je n'avais jamais fait le rapprochement entre le nom d'Epstein et ses origines, et même maintenant, je ne vois pas en quoi cela peut être signifiant. Puis je me suis souvenu que quelques jours auparavant, Mélenchon avait organisé une conférence de presse où il n'avait pas invité les médias classiques, mais seulement les nouveaux médias, plutôt favorables à sa cause. Voilà donc la vengeance de la presse française. Attention, je ne prends pas la défense de Mélenchon ! Honnêtement, je n'en ai rien à secouer de ce monsieur, et pour tout dire, je n'ai jamais voté pour lui. Je pense d'ailleurs que convier uniquement les médias qui ne lui sont pas hostiles était une très mauvaise idée : si un personnage politique ne supporte pas la critique, il ne mérite aucun mandat. Mais ce que je veux dire, c'est qu'on a là encore la démonstration de l'inversion des valeurs : on invite partout les représentants d'un parti co-fondé par un collaborationniste et d'anciens Waffen-SS, et on accuse d'antisémitisme un mouvement politique qui n'a jamais cessé de lutter contre les discriminations. Je sais bien qu'il y a aussi des racistes et des antisémites à gauche, la connerie étant universelle, mais la société n'aurait-elle pas un peu perdu le nord ? Et pendant ce temps-là, on voit tous les jours à la télévision Benyamin Netanyahou, pourtant sous mandat d'arrêt émis par la Cour pénale internationale de La Haye, s'exprimer librement et même traverser le territoire français sans être inquiété.
Je ne sais pas comment conclure ce billet. J'aurais encore des tas de choses à vous dire sur notre système démocratique à bout de souffle, mais je vais finir là pour aujourd'hui.
J'ai cessé mes contacts avec d'anciens bons amis, parce que l'un a justifié le génocide à Gaza ("La paix n'est pas une option"), tandis que l'autre a soutenu des arguments débiles, avançant que si on portait un regard critique sur l'attaque israélo-américaine, c'était qu'on était forcément pour le régime des mollahs, et que ceux qui osaient prendre la défense des droits des femmes ou des homosexuels n'avaient qu'à aller en Iran, "pour voir comment c'est là-bas". Moi qui n'avais jamais douté de l'intelligence et de l'humanité de ces amis, je suis tombé de haut.
A force d'entendre des horreurs à longueur de journée, sur les Noirs, les Juifs, les Chinois, les Autres, ça finit par devenir banal, puis normal, jusqu'à accéder au statut de vérité. C'est comme ça qu'on a pu convaincre des gens - des humains comme vous et moi - de bâtir des camps de concentration. J'en suis venu à remettre en cause mes valeurs : finalement, la paix, est-ce que ce n'est pas un peu suranné, un mal pour un bien ? Est-ce que tuer des gens n'est pas si grave ? Voire massacrer des peuples ? Est-ce que la guerre c'est la paix, et la paix c'est la guerre, comme dans 1984 ? Peut-être que ce qui me glace le sang, dans les terribles réflexions de mes anciens amis, c'est que ça me fait comprendre à quel point on risque tous de devenir des Rhinocéros. On glisse sans s'en rendre compte. Peut-être que si j'écris ce billet, c'est pour lancer un appel de détresse : suis-je le dernier à préserver mes valeurs d'autrefois ? Est-ce que je me suis trompé ? Est-ce moi qui ne suis plus en connection avec le monde d'aujourd'hui, avec mon pacifisme désuet ? Moi qui suis loin de vous, sur mon archipel tremblant, je voulais vous adresser mes mots, mon regard, mon point de vue subjectif d'un Français exilé. Assiste-t-on à la fin d'un monde ?



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