vendredi 15 mai 2026

La ville du futur

 Non seulement la ville de Tōkyō change très vite, mais elle sert aussi de laboratoire architectural, et permet d'imaginer la cité du futur. Je suis allé me promener dans le quartier flambant neuf de Takanawa Gateway, et la science-fiction n'y parait plus si fictionnelle que ça. Pour le meilleur, ou pour le pire ?


La capitale du Japon a déjà été rasée deux fois au cours de son histoire. La première fois, c'était en 1923, à cause d'un immense incendie ; la seconde, c'était en 1945, à cause des bombardements américains. Si on ajoute à ça les tremblements de terre et autres catastrophes naturelles, on comprendra que la culture japonaise ne soit pas propice aux grands plans d'aménagement du territoire : on bâtit là où c'est nécessaire quand c'est nécessaire, sans tenir compte de ce qui se trouve à côté, car ce qui se trouve à côté est tout aussi bien destiné à disparaitre que le reste. La culture de l'impermanence imprègne donc aussi l'architecture. Et dans le même élan, bien sûr, on détruit tout autant allègrement qu'on construit, afin de faire place nette sans s'embêter du poids de l'histoire.

Cette absence de vision globale de l'urbanisme autorise les projets les plus avant-gardistes et parfois les plus ambitieux. C'est ainsi qu'est né le complexe Takanawa Gateway, sur un ancien site ferrovière. Le projet comprend cinq bâtiments, et se présente pratiquement comme une ville dans la ville. Totalement dévolu aux affaires internationales, on y trouve naturellement le siège de plusieurs entreprises, ainsi que des salles de conférences, et tout ce dont on a besoin pour travailler. Partout, des bancs, des alcôves, des espaces confortables permettent de s'installer avec son ordinateur sans se sentir enfermé. Pour bien travailler, il faut avoir l'esprit ouvert, libre, et à cet effet, l'omniprésence de l'organique a pour but d'aider les employés à être plus performants. Il y a
également un très grand nombre de restaurants et de cafés, mais aussi un sauna, une clinique, une école internationale, etc. Il y a même un espace tatami où l'on peut se détendre voire faire une sieste.
Le site ne sera complet et entièrement opérationnel que l'année prochaine, mais il a été inauguré en mars dernier, et fourmille déjà d'activité. Quelques logements ultra-moderrnes pour quelques privilégiés sont prévus, et le Museum Of Narratives (dont l'espace d'exposition est déjà en service) sera destiné à archiver numériquement des œuvres d'art contemporain. Il y aurait tant de choses à dire, car juste le temps d'une petite promenade, j'ai remarqué tellement de détails, et un si grand nombre de réflexions me sont venues...
Il y a de petits véhicules automatiques, qu'on peut emprunter pour se rendre d'un bâtiment à l'autre, il y a ces fonds sonores enregistrés - ici on entend des chants d'oiseaux, là on perçoit le glouglou d'un cours d'eau, là-bas de la musique planante - il y a ces parfums qu'on diffuse, il y a un sanctuaire shintô sur le toit, il y a ces bassins, dont un est conçu pour refléter la Lune, il y a un ashiyu (onsen pour les pieds) en plein air, il y a ce rocher couvert de végétation qu'on arrose à l'aide d'une pluie artificielle... On peut encore y voir ce qui devient de plus en plus répandu à Tōkyō : des robots de surveillance, qui patrouillent à la manière d'un vigile, mais sur roulettes. Un jour, il faudrait que je vous écrive un article complet sur les robots au Japon.

Tout cela m'a laissé avec un double sentiment contradictoire. D'un côté, j'ai d'abord été frappé et même fasciné par l'aspect tellement moderne (dans le sens de "reflet de notre société actuelle", et pas dans le sens de "à la mode", beaucoup plus fugace) du site. J'ai été séduit par les couleurs, les transparences, les lignes qui s'accordent assez bien à mes gouts personnels. Tout cela est le fruit de la même culture que celle dont je suis issu. Je me suis dit qu'il était bienvenu que les concepteurs d'environnement (il ne s'agit pas seulement d'architecture au sens basique du terme) cherchent à mettre fin au règne du verre et de l'acier froid et impersonnel. Laisser son regard se perdre, comme l'y invite cet espace, et contrairement à ce qu'on pourrait croire, ne peut être que créatif. Rêver est bon. J'ai été heureux de constater que l'importance de l'organique, et que le fait de replacer l'humain au coeur de cet organique, soient intégrés dans les moindres aspirations au mouvement - les corps en mouvements, l'air en mouvement - et de la pensée en marche. Je ne sais pas très bien comment décrire tout ça, j'espère que vous me suivez.

Mais d'un autre côté, un malaise me taraudait. A quoi tout cela doit-il servir ? Vous le savez, je suis viscéralement sceptique envers ce que certains présentent comme du développement économique. Il n'y a pas que l'impact environnemental de la construction en elle-même qui me turlupine : construire toujours plus, au lieu de recycler ; combien a-t-il fallu couper d'arbres pour habiller ces hautes parois, et les arbres plantés sur les terrasses compensent-ils vraiment - autorisent-ils vraiment - la destruction de la nature ; même les véhicules automatiques sont couverts de bambou ; et ces tonnes de béton cachés sous les murs végétalisés, bref, un bâtiment neuf est un bâtiment neuf, et je ne suis pas sûr que l'existence de tout ça soit justifiée. Mais surtout, j'en reviens là : q
uel est le but de cette organisation de l'espace et des corps s'y mouvant ? 
Ici, la création est tout entière tournée vers la production, et pas la production de poésie : la production de richesse  (mais tout le monde n'en profitera pas), de technologie, d'efficacité, pour aller vers l'encore plus et l'encore plus. Comme si c'était normal, impossible à remettre en cause. La raison-d'être de la machine, l'ADN du système. La valeur absolue évidente, inquestionnable. Qui oserait s'opposer à ce qui est présenté comme du progrès ?
J'y vois surtout, moi, le Léviathan qui se mord la queue, la course effrenée vers la falaise, ou bien droit dans le mur, l'inéluctable et monstrueuse fin que nous nous élaborons soigneusement. Et je me demande si, quand tout s'effondrera, ce type de concept architecturé sera le premier à s'écrouler, ou bien le dernier à rester debout.








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