vendredi 12 décembre 2025

Musiques

 Je vous propose de finir l'année en musique avec quelques playlists que j'ai compilées, et ne cherchez pas, ça n'a rien à voir avec le Japon.
Dans cette première playlist un peu fourre-tout, j'étais parti pour rassembler des sons vintage électro, un peu moderne, un peu nostalgique, entre le disco de mon enfance et la new-wave de mon adolescence.
Et puis comme ça m'a bien amusé, j'ai fait une deuxième playlist, cette fois-ci résolument nostalgique, avec des chansons que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaitre. Un peu plus axé sur la chanson française et un peu plus acoustique.
Mais après l'adolescence, alors qu'à la télé Buffy chassait ses vampires, je poursuivais les miens. J'ai cherché d'autres ambiances, plus rocks, plus desespérées, plus énergiques, et ce que j'en garde se trouve sur cette troisième playlist.
Et enfin, comme il me restait en tête encore beaucoup de souvenirs, je les ai alignés sur cette quatrième playlist.
J'ai évidemment encore beaucoup d'autres mélodies qui s'agitent en moi, mais je m'en tiens là pour l'instant. Chaque playlist dure environ une heure, je suis sûr que vous connaissez au moins 90% des morceaux qu'on y entend.
Je précise que je ne suis pas DJ, que je n'ai pas de logiciel de mixage, et que je me suis contenté de faire un simple bout à bout avec des musiques glanées sur YouTube, d'où le côté très artisanal de la chose. Je n'ai aucun autre but que d'écouter (et, du coup, de vous faire écouter) de la musique qui me plait.
N'hésitez pas à me dire, en commentaire, laquelle vous a rappelé le plus de souvenirs.

jeudi 13 novembre 2025

Tokyo rétro

 Je suis allé me promener dans un petit quartier excentré que je ne connaissais pas, et à vrai dire, qui n'est pas très connu des Tokyoïtes eux-mêmes. Ce quartier, autour de la rue Tokiwasō, est un vestige des années 50 qui fleure une douce nostalgie, une époque où le manga n'en était qu'à ses balbutiements.
En effet, c'est dans les années 50 qu'un petit groupe de mangaka, des dessinateurs de manga, a décidé, sous la houlette de Osamu Tezuka, de s'installer en colocation dans une grande maison, pour y trouver - y créer, plutôt - l'émulation collective dont ils avaient besoin pour travailler. Chacun avait sa chambre, pas plus grande que mon bureau, où il dormait et dessinait à longueur de journée. Si vous ne connaissez pas le nom de Osamu Tezuka, vous connaissez tout de même ses oeuvres, la plus emblématique étant Astro le petit robot. Parmi ses autres fameuses créations, on peut citer Le roi Léo, source d'inspiration directe des années plus tard du Roi lion, ou encore Princesse Saphir. Tezuka n'a pas passé plus de deux ans à vivre avec ses collègues, mais d'autres grands noms du manga ont occupé les lieux en même temps ou après lui, comme Fujiko Fujio, créateur de Doraemon.
On peut aujourd'hui visiter la villa où tout ce beau monde habitait. Certaines chambres ont été décorées dans le style de l'époque, ce qui permet, en y pénétrant, de se plonger dans le passé.
Du coup, c'est tout le quartier qui est devenu un lieu incontournable, non seulement pour les amateurs de l'histoire du manga, mais aussi pour les nostalgiques de cette période.
Ainsi s'est ouvert, à quelques dizaines de mètres de la résidence des artistes, un établissement qui présente à son rez-de-chaussée un musée du manga et à son premier étage un musée de l'ère Shōwa. Cette période s'étend approximativement des années 1920 à la fin des années 1980, et rappelle donc le temps de l'enfance à beaucoup de Japonais, quelle que soit sa génération.
De vieux objets de la vie quotidienne y sont exposés, aspirateurs, postes de télévision, etc., de quoi stimuler la mémoire de tous. On peut y voir aussi quelques maquettes qui représentent certains quartiers tels qu'ils étaient autrefois, et on peut pour finir prendre place dans un mini salon reconstitué avec des meubles d'époque.
Sous cette impulsion, de nombreuses boutiques alentour proposent soit des articles en rapport avec le monde du manga, soit des articles en rapport avec l'ère Shōwa, soit les deux, ce qui fait que ce quartier attire aussi bien les jeunes que les vieux, et ceux, comme moi, entre deux âges, attendris tout autant par chacun de ces deux pôles de Tokiwasō.









mardi 21 octobre 2025

À mon frère

 Mon cher Hervé,
Il faut bien le reconnaitre, vous êtes peu nombreux à lire régulièrement ce blog, mais tu comptes parmi mes plus fidèles lecteurs, et ce depuis le début. Tu t'es toujours montré curieux au sujet de ma vie au Japon, me posant moultes questions, et je sais que l'intérêt que tu portes à mes textes n'est pas lié uniquement à nos liens familiaux. Aussi, j'ai toujours su qu'un jour, tu viendrais voir par toi-même tout ce que je raconte de mon quotidien exilé. Je n'ai donc pas été surpris outre mesure quand tu m'as annoncé ta venue pour cet automne.

Ce fut vraiment un grand moment pour moi que d'aller t'accueillir à l'aéroport de Haneda. J'avais hâte de te présenter mon univers, et nous n'avons pas trainé : l'après-midi même du jour de ton arrivée, je t'ai emmené marcher un peu dans la campagne juste à côté de chez moi. Les belles maisons en bois t'ont charmé autant qu'elles me charment chaque fois que je passe devant. Voilà, ça y est, tu étais au Japon. J'avais en tête de te faire plonger dans un nouveau monde, alors le soir, nous sommes allés admirer le panorama nocture sur le grand T
ōkyō depuis l'hôtel de ville. Plein la vue. Et histoire d'aller voir ça de plus près, nous avons ensuite arpenté les rues de Kabuki-chō : un vendredi soir dans le quartier le plus animé de la capitale, étourdissement garanti.
Ce n'était que le début de ton séjour.
Quand je travaillais, tu partais en vadrouille tout seul, et tu en as profité à fond. Je ne vais pas faire la liste, mais entre les visites de Asakusa ou du musée national à Ueno, tu ne t'es pas beaucoup reposé. Et en même temps, tu n'as pas cherché non plus à faire la course, à en voir le maximum. Tu as réussi à prendre ton temps, prendre du temps pour toi.
Je savais que tu avais très envie de voir du bon-odori, et ça tombait bien, j'avais prévu d'aller à mon dernier bon-odori de la saison et je t'ai donc embarqué avec moi. Nous voilà chez moi en train de répéter les principales danses, puis nous avons enfilé un yukata, et sommes partis faire du tourisme à Harajuku (le Meiji-jingu, la rue Takeshita et ses looks délirants), avant de ralier le lieu de la fête.
Au début, tu n'étais pas très à l'aise, et ça m'a fait réaliser que la première fois que j'ai participé à un bon-odori, ça faisait déjà quelques années que j'habitais au Japon. Toi, au bout de trois jours, je te jette dans le bain ! Je me souviens qu'il m'a fallu beaucoup de temps avant de me sentir à ma place dans les bon-odori, alors je comprends tout à fait ton désarroi. Mais les mikoshi sont arrivés, ces autels que l'on promène à dos d'hommes pour honorer les dieux. J'adore assister à ces processions, l'énergie qui s'en dégage est incroyablement positive. En plus, avec les tambours sur la yagura, c'était comme si tout un morceau de la Terre vibrait sous nos pieds et résonnait dans nos poitrines. De tous les défilés de mikoshi que j'ai vus, je crois pouvoir affirmer que celui-ci était le plus beau, et que tu aies pu en être le témoin, mon frère, j'en étais tellement ému ! Je te le dis, mon frère, j'ai versé une larme de bonheur. J'ai bien senti que toi aussi, ce spectacle t'avait électrisé, et d'ailleurs, juste après, tu as réussi à lâcher prise et à entrer dans la danse, ce qui t'a permis de participer à ce moment de joie avec tout le monde.
Dans les choses que je tenais absolument à partager avec toi, il y avait bien sûr aussi le plaisir du onsen, et je savais que tu en avais de même très envie. Aussi, j'ai réservé une nuit dans un ryokan que je connaissais à Yugawara. J'avais déjà raconté mon premier séjour dans cette auberge, et ce qui est amusant, c'est que tu m'avais laissé un commentaire disant que tu aimerais vivre ce type d'expérience. C'est un hasard complet, mais c'est donc précisément dans ce ryokan que nous nous sommes rendus, et nous avons eu la même chambre que celle que j'avais eu la première fois ! Entre la cuisine raffinée et la relaxation offerte par le bain chaud, je crois que tu as bien apprécié (malgré l'humeur erratique de ma kanojo qui était avec nous) de ressentir ce que tu connaissais à travers ce blog de façon théorique.

Nous avons partagé encore beaucoup d'autres moments : boire un whisky japonais à Golden Gai, où nous avons croisé le Shinjuku Tiger (figure emblématique du quartier) et échangé quelques mots avec la journaliste Karyn Nishimura, visiter un petit musée du Japon de l'ère Showa (en gros, des années 20 aux années 80), chanter au karaoke, tu as également pu expérimenter la VR, etc. Et, chose très rare puisque d'ordinaire les salles de classe sont fermées aux visiteurs, tu as même eu droit à un échantillon de ma vie professionnelle en participant aux rencontres franco-japonaises que j'organise depuis septembre. En outre, tu as vécu dans ta chair un changement de saison radical et typiquement local. A ton arrivée, nous étions encore en été, torses nus et transpirant à grosses gouttes dans mon appartement, et lors de ton départ, vrai temps d'automne, vent, pluie et fraicheur, en l'espace de moins de trois semaines.
Tu ne t'es pas cantonné à la capitale, et tu es parti seul visiter Kyōto, Nara et Hiroshima, tout ça sans parler un mot de japonais, chapeau bas. D'après tes impressions à ton retour, ce fut peut-être l'acmé de ton voyage.

En ce qui concerne nos moments passés ensemble, pour ma part, je garde un souvenir très fort de mon premier mikoshi. En effet, j'avais assisté un grand nombre de fois à ce type de rituel, comme celui que nous avons vu au bon-odori, et j'avais très envie de me joindre aux porteurs. Mais il ne suffit pas d'en faire la demande, il faut être coopté voire invité. J'ai eu la chance, il y a quelques mois, qu'on me propose de m'intégrer à un groupe, et j'attendais avec excitation la tenue de l'évènement. Le fait de savoir que tu serais là à la date prévue ne faisait qu'accentuer mon impatience. Comme les gens qui m'avaient invité étaient absolument adorables, toi-même, tu aurais même pu prendre part à l'action, si ton genou ne t'avait pas tant fait souffrir. Le jour J venu, nous sommes donc allés au matsuri, et je me suis retrouvé au milieu des porteurs à scander les traditionnels encouragements pendant plus de deux heures. Epuisant mais exaltant !

Merci d'avoir été là, mon frère, pour me soutenir moralement dans ce défi, ta présence a compté pour moi.
Les souvenirs que je garde de ton séjour ici sont nombreux et marquants. Je te revois par exemple faire des ojigi (courbettes de salutation) de façon bien plus appuyée qu'un Japonais le ferait lui-même (même dans les konbini !), ou encore traverser les rues en levant le bras à la façon des enfants japonais (qu'ont dû penser les locaux en te voyant !). Je ne comprends que trop bien cette appétence pour des habitudes qui nous semblent exotiques, puisqu'elles font encore partie intégrante de ma vie.
Il y a encore beaucoup d'autres choses que j'aurais aimé te faire découvrir, comme les sushis à l'oursin (mais au moins, tu as pu manger de l'anguille, c'est déjà pas mal), la glace Cremia (toi qui as tant aimé la soft-cream), j'aurais aimé t'emmener assister à un entrainement de kendô, je suis sûr que ça t'aurait intéressé. En trois semaines, on ne peut pas tout faire mais on a fait déjà beaucoup, et j'en suis comblé.

Ta présence m'a aussi permis d'ouvrir les yeux sur les difficultés pour un Occidental à s'intégrer dans la société japonaise. Je n'y suis pourtant moi-même pas réllement intégré, mais j'en capte une partie des codes, des rouages, des us et coutumes implicites et explicites. Je suis là depuis tellement longtemps que j'oublie parfois à quel point ce n'est pas naturel pour quelqu'un qui vient d'arriver. Le choc culturel peut secouer, je dois m'en souvenir. Merci de me l'avoir rappelé.
Une dernière fois, merci d'être venu jusqu'ici, merci pour tous ces moments inédits, et tant que j'y suis, puisque l'occasion m'en est donnée à travers ce billet, merci pour tout ce que tu m'as apporté dans la vie.
Ton petit frère qui t'aime.
L.


dimanche 14 septembre 2025

Let's dance

 Cette année, je ne dresserai pas de bilan de l'été, puisque rien de notablement différent de l'année dernière ne s'est produit. Piscine, une journée à la plage, grosse chaleur au point de dormir sur mon balcon, ma routine estivale. Le seul évènement particulier a été mon excursion à Miyakejima, que je vous ai racontée ici.
Mais je voudrais tout de même vous parler du bon-odori, dont je vous ai pourtant déjà parlé tant de fois. Il n'y a rien de fondamentalement nouveau dans cette pratique ancestrale (dont les origines remontent au 13e siècle), mais ma connaissance de cet univers s'est accrue, et j'aimerais partager avec vous un peu de mon expérience typiquement nippone.
Cet été encore, dansons !


Comme chaque année, j'avais hâte de retrouver l'atmosphère unique des bon-odori, d'autant plus que pour mon anniversaire, début juin, on m'a offert deux nouveaux yukata, ces kimonos légers qu'on porte traditionnellement en été.
J'ai beau avoir commencé la saison un peu plus tôt que d'habitude, fin juin, j'ai dansé un peu moins que l'année dernière, pour différentes raisons : il y a eu mon weekend à Miyakejima, mais aussi un soir où je suis allé assister à un spectacle de danse classique (une de mes anciennes élèves, qui pratique maintenant à un niveau assez élevé), il y a eu un weekend où il a plu des trombes (j'en ai profité pour aller voir une expo), etc. Mais paradoxalement, j'ai l'impression d'avoir davantage dansé que l'année dernière, et la raison en est que j'ai fait beaucoup moins de pauses !
En effet, ma façon de danser a légèrement changé, et plus précisément c'est ma façon de considérer le bon-odori qui a évolué. Jusqu'ici, comme je vous l'avais expliqué, je ne voulais danser que sur les chorégraphies que je maitrisais correctement. Le bon-odori n'est pas du tout présent dans ma culture d'origine, et je manquais de confiance en moi. Je craignais de passer pour l'étranger qui se rend ridicule en cherchant à imiter les locaux. Il me fallait donc répéter des heures durant, chez moi (en général devant YouTube), pour assimiler une nouvelle danse. Lors des matsuri, dès qu'un morceau dont j'ignorais la chorégraphie correspondante était diffusé, je me mettais sur la touche, ce qui par ailleurs me permettait de prendre beaucoup de photos. Petit à petit, j'ai acquis une certaine assurance, et commencé à accepter d'apprendre sur le tas, à la japonaise, en regardant les autres et en les copiant. Je dis ça comme si c'était évident, mais ça ne l'est pas, y compris pour les Japonais eux-mêmes, surtout pour les danses les moins connues. Par exemple, beaucoup de quartiers ont une chanson qui leur est spécifiquement dédiée, et donc la chorégraphie qui va avec. Mais si vous n'êtes pas un habitant du quartier, ou au moins un habitué, vous avez peu de chance de connaitre la chanson en question et encore moins la chorégraphie, surtout si, comme moi et comme de nombreux danseurs, vous vous baladez chaque weekend de quartier en quartier. J'ai quelquefois assisté à cette situation cocasse où pratiquement personne ne connaissait la chorégraphie, et où tout le monde se regardait en se demandant qui copier ! Résultat : un joyeux bordel sur le dancefloor ! Et le meilleur dans tout ça, c'est que tout le monde riait ! Le bon-odori est une fête populaire où on ne se prend pas au sérieux.

Avec les années, il y a plusieurs danses qui sont devenues faciles pour moi, tellement faciles qu'elles en sont presque ennuyeuses. Le principe même du bon-odori est d'être une danse répétitive, et à trop répéter des mouvements identiques, on se lasse. Du coup, mon intérêt s'est plutôt reporté sur de nouveaux défis, c'est-à-dire de nouvelles chorégraphies. Quand on connait bien quelques mouvements clés, il est moins difficile de les combiner entre eux pour assimiler de nouveaux enchainements. Parfois, on est confronté à des mouvements totalement inédits, mais si on est sensibilisé à la dynamique du bon-odori, on peut, disons, sentir les choses. Enfin... dans une certaine mesure ! Il m'arrive encore régulièrement de commencer à imiter la gestuelle des modèles, sur la yagura notamment (l'estrade centrale), puis, 
n'arrivant pas du tout à reproduire ce que je vois, de laisser tomber en cours de route, car le plaisir d'apprendre fait alors place au navrant sentiment de s'emmêler les pinceaux.

Quant aux danses pour lesquelles je suis à l'aise, trop à l'aise, j'ai trouvé un moyen efficace de transcender la répétition : je me lâche ! Je prends certaines libertés avec les mouvements, j'accentue la souplesse des bras,
 je donne plus de dynamique à mes pas, je balance mon corps, ou plutôt, je le laisse se balancer sur les vagues du rythme... Je ne fais pas ça pour me faire remarquer mais juste pour me laisser aller, pour sentir le plaisir monter tout seul. D'ailleurs, en cherchant sur YouTube pour réviser certaines chorégraphies, je suis déjà tombé sur des vidéos où j'apparaissais, et je me suis dit que je devrais peut-être me calmer un peu, parce que parfois, je bouge un peu trop, quand même... (ne me demandez pas le lien, je l'ai perdu😅). Le moins qu'on puisse dire, c'est que ça tranche avec ma kanojo, qui m'accompagne presque toujours dans les matsuri, et qui, elle, essaye de danser le plus sérieusement du monde, gestes précis et visage de marbre !
Bref, entre les danses que je connais bien et celles que je découvre, j'ai fait beaucoup moins de pauses, et j'ai aussi pris beaucoup moins de photos.

A fréquenter ces fêtes tous les weekends, il arrive souvent qu'on croise des visages connus, et sans nécessairement faire ami-ami, on se salue parfois d'un sourire et d'un hochement de tête. J'ai même un jour retrouvé un ancien du 80's Café ! Ce n'est pas la première fois, mais ça me fait toujours drôle de rencontrer un copain par hasard dans la plus grande ville du monde, de surcroit dans un pays où j'habite depuis moins de dix ans.
Un soir, j'ai croisé le regard d'un de ces vieux monsieurs que je connaissais de vue, je lui ai alors adressé le traditionnel petit signe de tête, et il est venu discuter avec moi. Il m'a demandé s'il pouvait me prendre en photo pour sa page web, une page spécialisée dans les bon-odori, où il rédige des comptes-rendus des évènements, et dresse quelques brefs portraits de personnes aperçues lors de ces soirées. Il m'a posé les questions classiques : mon nom, de quel pays je viens, depuis quand je danse, etc. Dès qu'il s'est éloigné, ma kanojo m'a dit que ce monsieur Yamazaki (c'est son nom) était assez célèbre dans le milieu, et que sa page était très consultée par les connaisseurs. "Toi aussi, tu vas devenir célèbre !" m'a-t-elle dit, ce qui m'a juste fait sourire. J'ai oublié cette anecdote, mais c'est elle, ma kanojo, qui m'a montré ensuite le site web où en effet, j'apparaissais, avec en légende de ma photo, les informations que j'avais transmises à M. Yamazaki. Mais pas de quoi faire de moi une célébrité ! Quelques temps plus tard, une autre tête connue, avec qui je n'avais jamais échangé, est venue me saluer en français. J'étais surpris, car alors qu'on s'était croisé un grand nombre de fois, je ne savais pas que ce garçon était français. Et comment lui a-t-il su que je l'étais ? "J'ai vu ton portrait sur la page de M. Yamazaki !" Ah ben si, alors : un peu célèbre quand même !😅

Il y a peu, dans un matsuri qui se déroulait en petite banlieue, dans un coin un peu paumé, et où j'étais à peu près le seul Occidental (en tout cas le seul à danser), il y a encore une petite mémé qui m'a demandé gentiment si elle pouvait me prendre en photo ! Mais bon, à priori, cette dame n'a pas de site web, je serais donc sacrément surpris qu'on m'en reparle !
Une autre fois, à nouveau dans un matsuri plutôt local, où viennent essentiellement les gens du quartier, moi et ma kanojo avons été appelés sur la yagura ! Je n'avais rien vu rien entendu, c'est ma kanojo qui m'a attrapé et en deux secondes je me suis retrouvé sur l'estrade. Il faut savoir qu'en général, on ne fait monter sur la yagura que les danseurs plutôt doués, afin de servir de modèles au public, et de donner le rythme. Sur le coup, j'étais assez gêné, mais j'ai pris le parti de jouer mon rôle en mettant un peu l'ambiance (la chanson s'y prêtait), en me tournant vers le public pour le chauffer un peu, c'était rigolo. J'ai toujours rêvé d'être un chanteur de rock : ben voilà, Ludo sur scène, c'est fait !✅😂
J'ai remarqué que certains danseurs, généralement parmi les plus expérimentés, disparaissaient en plein milieu des festivités, le plus souvent lors de la pause, ou que certains n'apparaissaient qu'à la seconde moitié. Ce qui se passe, c'est qu'ils font l'échelle, comme on dit ici : ils participent à plusieurs matsuri dans la soirée (cette expression, faire l'échelle, s'utilise aussi, par exemple, pour les groupes de salariés qui vont de bar en bar le vendredi soir). En effet, très souvent, la playlist d'un bon-odori est limitée à une dizaine ou une quinzaine de morceau. Après la pause, on reprend à zéro. Si vous avez envie de changer un peu, vous pouvez tout simplement aller ailleurs, puisqu'il y a toujours plusieurs bon-odori organisés çà et là le weekend. Moi aussi, cette année pour la première fois, j'ai fait l'échelle une fois. C'était amusant, en pleine soirée, de changer de décor et de se plonger dans une nouvelle ambiance.
On trouve encore quelques bon-odori en septembre, la saison n'est donc pas encore terminée pour moi. La fièvre du samedi soir ne me quitte pas.

Il existe un néologisme que seuls les pratiquants de bon-odori connaissent, mais que les autres comprennent facilement : on se désigne comme bon-odoreur. Petit à petit, année après année, j'entre dans le cercle des bon-odoreurs. On me reconnait et parfois, on loue mes soi-disant talents. Cependant et sincèrement, je ne me trouve pas aussi bon que ça, surtout quand j'admire la grâce et l'élégance de certains. Je ne suis pas naïf : ce n'est pas que je danse bien, mais que je danse pas trop mal pour un étranger.


vendredi 29 août 2025

Mes enfants

 Je n'ai pas d'enfant. C'est - et ça restera - le chagrin le plus douloureux de ma vie, la souffrance la plus déchirante, la plus secrète, peut-être, aussi. Cependant, grâce à mon métier, j'ai un peu l'impression d'avoir eu plusieurs dizaines d'enfants. Mais les enfants grandissent et, un jour, quittent le nid. Parmi ces enfants, deux viennent de me quitter. Je ressens une profonde tristesse très intime, mais il s'agit également d'une facette de ma vie professionnelle, et plus généralement de ma vie au Japon, et c'est pourquoi je vous en parle aujourd'hui.

Une fois de plus, remontons le temps. Depuis mon adolescence, j'ai toujours voulu être papa. Mon enfant, je l'ai imaginé, dessiné, chanté, je lui ai même donné un prénom. Et puis la vie s'est déroulée, et je l'ai vue se dérouler sans enfant, et sans la perspective d'en avoir. Les circonstances n'étaient jamais réunies, et mes pas m'ont conduit sur un autre chemin que celui de la paternité. Il a bien fallu finir par se rendre à l'évidence : je n'ai et je n'aurai pas d'enfant. J'entends déjà les rassuristes bien intentionnés mais naïfs qui seraient tentés de minimiser mon malheur en me disant que "ce n'est pas trop tard". Dans l'absolu, c'est tout à fait vrai, la paternité est encore physiquement possible pour moi, mais soyons honnêtes : j'ai 55 ans et ma compagne ne désire pas d'enfant. Je pense que c'est clair.
En travaillant dans une école primaire pendant cinq ans, j'ai vécu au quotidien avec des dizaines d'enfants, âgés de 6 à 12 ans. Il est sans doute inutile de dire à quel point des liens privilégiés se nouent, avec certains d'entre eux tout du moins. Aurais-je ressenti les choses autrement si j'avais été père ? Toujours est-il que ma frustration s'est transmuée en amour simili-paternel, et que le vide qui n'avait jamais été comblé dans mon âme a su constituer un écrin presque idéal pour accueillir l'amour que les enfants me portaient en retour. En quelques sortes, je les ai adoptés. Pas tous, bien entendu ; vouloir être père ne signifie pas vouloir être le Père Noël. Mais ma relation avec certains de ces enfants n'était pas moins digne et moins forte que celle d'un père pour ses enfants biologiques. C'est essentiellement pour cette raison que j'ai été si affecté d'être viré de l'école par Kim Jong Blob (cette personne a une infinité de surnom, celui-ci est le moins grossier).
Mais autant je n'avais pas le droit de communiquer avec les familles tant que j'étais salarié de l'école, autant plus aucune règle ne me tenait du moment que j'étais dehors. Je n'en ai pas seulement profité pour révéler aux parents ce qui s'était tramé dans leur dos durant ces années, mais j'ai aussi prolongé les contacts avec les enfants auxquels j'étais le plus attaché, et avec les familles les plus sympathiques. Du coup, certains enfants ont choisi de continuer à étudier le français avec moi. Du grand bonheur, d'autant plus que cette fois-ci, je n'avais plus de compte à rendre à la dictatrice.
Avec ces enfants, année après année, nous avons appris à nous connaitre, de mieux en mieux. J'ai suivi leurs progrès en français, pas à pas ; et même si certains d'entre eux ont pu occasionnellement suivre des cours ailleurs, prétendre que je ne suis pour rien au développement de leurs compétences ne serait pas seulement de la fausse modestie, ce serait tout simplement stupide. Comme un vrai papa, j'ai réellement participé à leur éducation, je les ai aidés à grandir. Et comme un vrai papa, je n'en suis pas peu fier. S'ils savaient, chacun d'entre eux, comme ils me rendent heureux. Je les ai connus tout petits, tout bout de chou, ce sont maintenant des ados. Rien qu'à évoquer ces souvenirs, ma gorge se serre.

Certains ont arrêté de suivre mes cours, parce qu'entrés au lycée, ils sont maintenant trop occupés. D'autres continuent, tout simplement. Certains ont repris contact avec moi après des années de silence. Un d'entre eux est parti pour un an en Nouvelle Zélande, mais continue les cours en ligne avec moi. C'est quelque chose d'assez courant d'aller passer sa première année de lycée à l'étranger, pour mûrir et pour améliorer son anglais.
Et puis il y en a deux, Sakura et Rio, que je suis depuis qu'elles ont sept ans, et qui ont commencé le français, comme tout le monde, par "Bonjour, je m'appelle..."
Je n'ai pas changé les prénoms, pourquoi faire ?
Deux parmi mes meilleurs élèves. Mes filles. De belles jeunes filles, maintenant. Elles ont tellement apprécié mes cours que l'année dernière, elles sont parties en France pour des vacances en famille d'accueil, histoire d'aller voir, d'aller vivre par elles-mêmes tout ce que je leur racontais sur mon pays. Quand elles sont revenues, elles avaient bien sûr fait de gros progrès en français, et étaient plus motivées que jamais.
Tellement motivées que quand il s'est agi, pour elles aussi, de partir à l'étranger, elles n'ont pas choisi un pays anglophone, comme la plupart des lycéens. Elles ont choisi la France. Comment exprimer, encore, ma fierté, sans être redondant ? Redondant, je sais que je le suis, comme un nouveau papa qui n'arrête pas de parler de son fils ou de sa fille qui vient de naitre. Je n'ai pas donné la vie, mais j'ai donné un peu de vie française. Je suis si heureux, je suis tellement comblé de les avoir emmenées jusque là. Même si, en dehors de cette réussite, il n'y avait eu que des ratés dans ma vie de prof - ce qui n'est pas le cas - , le chemin que j'ai ouvert à Sakura et Rio, la noblesse et la beauté de ce chemin, suffiraient à rattraper tout ce que je n'ai pas su faire. J'ai peut-être échoué beaucoup de choses dans ma vie, mais ça au moins, je l'ai bien mené.
Je suis fier et heureux comme un papa plus si jeune.
Mais voilà, les enfants grandissent et quittent la maison, n'est-ce pas. Elles sont parties pour dix mois, une année scolaire. Elles sont parties, et moi je ne les ai plus. Je ne les ai plus chaque semaine, pour leur apporter tout ce que je sais, et pour me nourrir en retour de ce que je voyais changer en elles. Me nourrir de la fierté, de l'orgueil peut-être, qu'elles m'autorisaient. Je suis triste comme un jardin sans fleur.
C'est peut-être un refus du temps qui passe, c'est peut-être la peur de me voir vieillir. Rationalisons, ça ne changera rien.


Bien sûr, j'ai encore de nombreux autres apprenants, y compris des anciens de l'école primaire, certains tout aussi attachants que mes deux filles. Heureusement, d'ailleurs ! Comme un vrai papa, je n'ai pas d'enfant préféré, et tous comptent. Reste que ces deux-là sont parties. Bien sûr, elles vont revenir, et peut-être même reprendront-elles l'apprentissage du français avec moi. Bien sûr, elles auront fait des progrès dont je pourrai à nouveau me gargariser. Mais tout cela efface-t-il ma tristesse d'aujourd'hui ? Vous savez bien que non. Il est inutile de fuir la tristesse, elle est là. Aujourd'hui, je ne veux pas aller bien, je veux savourer cette belle, grande et précieuse tristesse que la vie m'a offerte : mes enfants ont grandi.

jeudi 21 août 2025

La chasse au Snark

 Le billet d'aujourd'hui n'a absolument rien à voir avec le Japon, mais bien que ce blog s'appelle Ludovic au Japon, il n'y a pas que le Japon dans ma vie. Je dépose donc l'information ici et suivra qui veut, car je n'avais pas envie de vous embêter avec des emails individuels, je ne suis pas assez convaincu que ça intéressera beaucoup de monde.


Vous connaissez sans doute Lewis Carroll pour être l'auteur d'Alice au pays des merveilles. Parmi ses autres œuvres, il y en a une qui m'a toujours fasciné, intitulée La chasse au Snark. Il s'agit d'un poème (que Carroll désigne comme étant une "agonie") en huit chapitres (désignés comme "crises"). Ce texte est totalement surréaliste, et l'auteur lui-même affirmait ne pas en connaitre la signification. Du pur nonsens britannique ! Libre à chacun, donc, de l'interpréter selon son propre ressenti. Pour ma part, je préfère ne pas y rechercher un sens, et - autant que possible - accepter les images qu'il propose sans les intellectualiser.
J'aime ce texte pour sa truculence, son humour feutré et l'atmosphère absurde qu'il évoque, jouant avec notre imaginaire et brisant nos repères, jusqu'à créer un sentiment croissant d'angoisse oppressante.
J'ai eu envie de mettre ce texte en son. Je me suis donc enregistré, interprétant tous les personnages, et j'y ai ajouté des ambiances sonores, sans chercher à bruiter littéralement l'action. Je n'ai aucune compétence particulière dans ce domaine, et aucune prétention quant au résultat. J'ai juste fait ça pour m'amuser. Peut-être ce travail en amusera-t-il aussi certains d'entre vous, alors voilà, si ça vous tente, c'est là :
Chaque "crise" dure en moyenne quatre ou cinq minutes, mais je vous déconseille de tout écouter à la suite, vous risqueriez d'y perdre la raison !
C'est en libre accès, vous pouvez partager ce site avec qui vous voulez, et n'hésitez pas à me faire part de vos réactions si vous avez le courage d'aller jusqu'au bout.
Bonne chasse !

mardi 5 août 2025

Les dauphins de Miyakejima

 L'été dernier, j'avais réservé un séjour, qui a été reporté, puis finalement annulé, les deux fois pour cause de mauvais temps. J'ai tenté à nouveau ma chance cette année, avec la crainte d'une troisième annulation, suivant le proverbe français, "Jamais deux sans trois". Mais c'est finalement le proverbe japonais qui a prévalu, qui dit que "La troisième fois est la bonne".
Travailleur en freelance, partir en vacances est toujours délicat pour moi. Outre les frais nécessaires, le temps de repos n'est par définition pas du temps travaillé et donc sans rémunération. Il me faut par conséquent cravacher avant et après mes congés pour rester en équilibre financier. Or, ces derniers temps, le boulot s'est fait plutôt rare, les fins de mois très difficiles, et le fait de m'absenter tout sauf pertinent. Mais qu'importe, j'avais trop besoin de prendre le large. Les deux annulations de l'année dernière avaient notablement affecté mon moral, et quitte à connaitre des fins de mois encore plus difficiles, j'ai donc à nouveau réservé ce séjour qui me faisait rêver depuis longtemps : aller nager avec des dauphins. Quand je dis "depuis longtemps", ce n'est pas seulement depuis que je sais que cette opportunité existe au Japon, c'est depuis que je suis tout petit. Vous avez peut-être lu mon billet de l'année dernière, où je vous racontais le bonheur qui est le mien quand je me plonge dans l'eau, que ce soit d'ailleurs celle de la mer, de la piscine voire du bain. Voilà, c'est mon élément.

Bien entendu, mon enfance a été nourrie d'imaginaire delphinesque, de Oum à Flipper en passant par le plus sombre Jour du dauphin. Oserais-je citer en sus la chanson de Gérard Lenorman Gentil dauphin triste (
dites-moi en commentaire, s'il vous plait, si je suis le seul à me souvenir de ce sommet de mièvrerie de la chanson française) ? Bref, le capital sympathie de cet animal est commun, et il serait, me semble-t-il, superflu de m'étendre davantage sur ce sujet. Mais mon attirance pour le dauphin va plus loin que son rostre souriant et sa sociabilité avec l'espèce humaine. Je me souviens qu'au collège, alors que je préparais un exposé en cours de sciences naturelles, j'avais été marqué en découvrant l'ossature des nageoires pectorales, dans laquelle on retrouve clairement la structure des mains humaines. Dès lors, j'avais considéré le dauphin comme un cousin de l'homme, qui aurait évolué différemment, dans un autre milieu. Pour moi qui, déjà, me trouvais de grandes affinités avec Mark Harris (vous savez, l'homme de l'Atlantide), m'approcher des dauphins était un chemin naturel.

C'est ainsi que ce vendredi 25 juillet au soir, je me suis rendu à l'embarcadère de Takeshiba et que j'ai rejoint mon groupe, huit personnes plus l'organisateur, puis que nous avons 
pris la direction de la petite ile de Miyakejima, à un peu plus de six heures de navigation vers le sud. En montant à bord du bateau, j'ai senti l'air iodé, le voyage commençait. Durant la traversée de la baie de Tōkyō de nuit, j'inhalais à pleins poumons, comme pour me nettoyer de mon urbanisme quotidien. Les myriades de lumières rouges qui signalent les angles des tours de la capitale clignotaient à l'horizon telles des yeux menaçants dans une jungle électrique qu'il était temps de quitter. "Partir. Se rendre n'importe où" disait le poète. Voyageant à l'économie, j'avais opté pour la couchette la moins chère, et j'ai eu ce que j'avais demandé : en clair, on dort par terre. Du roots, comme quand je visitais le Vietnam ou la Thaïlande, quand j'étais jeune, mais loin de gâcher mon plaisir, cette couche spartiate m'a amusé en donnant au trajet une dimension exotique. De toute façon, je n'ai pas beaucoup dormi, j'étais bien trop excité, et j'ai passé une bonne partie de la nuit sur le pont, les yeux plongés dans l'obscurité de l'océan. Nous sommes arrivés à destination au petit matin, et avons rejoint notre auberge, constituée de petits bungalows individuels absolument charmants. Et que de verdure tout alentour ! Le bonheur en chlorophylle.

Au-delà de ce paradis apparent, Miyakejima est une ile volcanique, où les grosses roches noires et granuleuses témoignent de l'activité sismique, et on peut remarquer, çà et là, des bâtiments qui ont été détruits par des coulées de lave.
Le temps d'avaler un petit déj' et nous voilà partis à la plage pour une mise en jambe, une mise en palmes devrais-je dire. Je n'avais pas eu l'occasion de plonger depuis Okinawa, et j'avoue que sur le coup, la comparaison m'a laissé un peu sur ma faim, les poissons étant moins beau et surtout moins nombreux à Miyakejima qu'à Okinawa. Mais c'était jusqu'à ce que je voie des tortues de mer ! Autant les tortues terrestres me font plutôt un sale effet, autant je n'aurais pu imaginer que les tortues de mer puissent évoluer si majestueusement.

Retour à l'auberge pour une collation avant d'embarquer sur un petit bateau. Il faisait beau, la mer était calme, et j'ai vu quelques poissons volants. Je m'étais imaginé que pour trouver des dauphins, il fallait s'éloigner des côtes, mais en réalité les dauphins sont plutôt concentrés autour de Mikurajima, une autre petite ile située à une heure à peine au sud de Miyakejima. Là, nous avons repéré un groupe de dauphins et nous avons aussitôt plongé. Le groupe est passé tout près de nous, et nous avons pu les observer distinctement. J'ai ainsi vu passer ce que je suppose être une femelle avec son petit, quelle émotion ! Je m'attendais à une certaine interaction avec les dauphins, mais en fait, ceux-ci ont plutôt tendance à nous ignorer. On pourrait être déçu, mais c'est au contraire très sain : moins les dauphins modifient leur comportement en fonction de nous, et mieux c'est. Nous ne devons pas les perturber, ou le moins possible, il est d'ailleurs interdit de les toucher. Nous sommes ensuite remontés à bord, puis nous avons trouvé un autre groupe (ou était-ce le même ?) un peu plus loin, et hop, à nouveau tout le monde à la baille. La manœuvre s'est ainsi répétée une petite dizaine de fois. Parfois, on rate le groupe et on ne voit rien ; parfois, les dauphins passent à deux ou trois mètres de nous, c'est incroyable. Ce qui m'a le plus impressionné, c'est la taille des dauphins : en fait, c'est à peu près équivalent à la taille d'un homme. Je le savais peut-être avant, de façon froide et intellectuelle, mais se trouver dans le même espace, sans aucune séparation, permet de prendre conscience de la présence physique du cétacé. Autre détail : dès qu'on plonge la tête sous la surface, on entend clairement le cliquetis dont ils se servent pour communiquer.

Nous n'étions pas seuls sur le site, et j'ai compté six ou sept autres navires - et autant de groupes de plongeurs - qui pratiquaient la même activité que nous. Je me suis demandé dans quelle mesure les dauphins étaient vraiment indifférents à nos visites, ou bien si nous les dérangions. A une seule reprise, un groupe de dauphins s'est vaguement attardé et a semblé manifester une petite curiosité à notre sujet. Étaient-ils amusés ou agacés ? J'avoue avoir ressenti une certaine culpabilité à l'idée que nous pouvions troubler leur quiétude.
Mais en quittant le site, j'étais heureux. Mon vieux rêve était réalisé. J'avais nagé avec des dauphins. Pendant le retour vers Miyakejima, je souriais comme un benêt. Tourné vers l'horizon, j'ai été pris d'une envie de chanter, alors je me suis mis à chanter tout bas, tout ce qui me passait par la tête. Ma voix couverte par le bruit du moteur, personne ne pouvait m'entendre. Peut-être certains m'ont-ils vu. Je m'en fous.
En rentrant au port, nous sommes allés confier nos corps fourbus à l'eau bienfaisante du onsen. Le soir, barbecue à l'auberge, puis nous sommes allés à un matsuri pour assister à un feu d'artifice. Autant j'ai pu apprécier les feux d'artifice jusqu'à il y a encore quelques années, autant je les déteste maintenant. Entre les retombées polluantes et les nuisances sonores, l'impact environnemental est trop important pour être négligé. La journée avait été longue et chargée en émotions, et le soir dans mon bungalow, je me suis endormi comme une masse.
Heureusement que j'ai bien dormi, parce que le lendemain, nous nous sommes levés aux aurores pour remonter à bord de notre petit bateau et reprendre la direction de Mikurajima. Nous avons retrouvés les groupes de dauphins qui s'ébattaient le long des côtes, et comme la veille, nous avons effectué plusieurs plongées pour les observer. Ce jour-là cependant, les dauphins avaient tendance à passer en-dessous de nous, plus en profondeur, et j'ai eu le sentiment qu'ils nous fuyaient un peu. Je me suis dit qu'il était temps de leur dire au revoir, et j'ai pu remonter à bord sans me sentir le moins du monde frustré.
Retour à l'auberge pour rassembler ses affaires, aller au port pour embarquer, et long voyage retour vers Tōkyō, où nous sommes arrivés le soir. Rentré chez moi en rampant plus qu'en marchant, comblé et exténué, voilà, c'est fini. Dès le lendemain matin, je reprenais le travail, mes vacances étaient terminées.
Quelle conclusion tirer de cette expérience ? Je ne vais pas vous jouer la révélation mystique de l'homme à la rencontre de sa vraie nature, "un dauphin m'a dit", ce genre de choses. Je ne sais pas si j'ai appris quoi que ce soit, mais je suis simplement heureux d'avoir enfin pu accomplir ce vieux rêve. Il me reste des tas de choses à voir et à faire, au Japon et ailleurs, que le temps d'une vie humaine ne me laissera pas voir et faire. J'en accomplirai le maximum et tout cela sera très bien, mais quoi qu'il arrive, je suis en paix. Je n'ai plus de rêve car je les ai tous réalisés.

(ps : mon smartphone n'étant pas amphibie, j'ai intégré à ce billet quelques photos prises par l'organisateur lors de ce séjour, en particulier des photos sous-marines.)