samedi 10 octobre 2026

Métal hurlant

 J'écoute des musiques de styles tellement variés qu'il serait plus facile de lister les styles de musique que je n'écoute pas. En gros : je n'écoute pas de jazz (mais je ne suis pas totalement fermé à ce genre, et j'avais même utilisé, dans un de mes films d'ado, un morceau de John Coltrane) et de musique latine (là encore, ce n'est pas un rejet absolu, même que j'adore Dario Moreno !). Ah, il faut quand même ajouter le funk et le reggae, que je n'apprécie que très modérément. A part ça, je crois que je suis ouvert à beaucoup de choses : des chansons des années 80 à la musique classique, de la techno à la pop, en passant par les musiques expérimentales et le post-rock... Pendant longtemps, j'ai snobé voire moqué le métal, mais j'ai fini par m'y mettre, sans devenir un spécialiste : je ne ferais pas la différence entre du death-metal, du black-metal ou du melodic-metal, mais peu importe. Si je peux aimer cette musique, je reste complètement étranger à cet univers. Pourtant, je suis allé à un concert épique, laissez-moi vous raconter.


Ma kanojo, elle, est une grande fan de métal, et en particulier d'un groupe américain, Lorna Shore. Aussi, quand elle a appris que ce groupe allait se produire à Tōkyō (ce qui est assez rare), elle est devenue folle. Elle m'a proposé de l'accompagner, et j'ai dit oui, à la fois pour la découverte et pour partager ce moment avec elle. En juin, elle a donc acheté nos deux tickets, pour un concert le 7 octobre.
Quand je dis qu'elle est fan, je n'exagère pas : elle a la photo de Will Ramos, le chanteur, en fond d'écran sur son smartphone (moi j'ai des méduses, chacun son truc), et je la soupçonne de s'être fait tatouer et poser des stretch d'oreille (vous savez, les espèces d'anneaux qui font un trou énorme au niveau du lobe) pour se rapprocher de lui. De plus, la petite amie de Will Ramos est française, mais je n'oserais pas faire un parallèle insinuant que ma kanojo sort avec moi pour l'imiter, non, je n'oserais pas.😑

Le jour J, direction la salle de concert. Dans la file d'attente, comme on pouvait l'imaginer, on repère tout de suite le dress-code : peu de personnes portent des vêtements guillerets jaunes ou verts, encore moins de rose (sauf pour certaines chevelures), c'est le noir qui domine. Beaucoup de tatouages également. Au niveau des motifs sur les T-shirts : des têtes de morts, des branches agressivement épineuses, des slogans proclamant la mort de dieu ou annonçant que nous vivons dans les ténèbres, rien que du classique, quoi. Après des heures à piétiner, on avance enfin, et comme ma demoiselle avait tiré le bon numéro, on entre dans les premiers, ce qui nous permet d'aller nous poster tout près de la scène. Il n'y a pas de place assises, c'est pas le genre de la maison.
Petit aparté : je souffre depuis de nombreuses années de terribles acouphènes, suite à un trauma sonore. Cela fait au moins vingt ans que je n'ai pas connu le silence. J'ai un sifflement permanent dans la tête, plus ou moins génant suivant les jours mais toujours moralement douloureux. C'est impossible à soigner, mais ça peut empirer en cas de choc sonore. Dans les salles de concerts, je me tiens généralement à l'arrière, avec des bouchons d'oreille. Ce jour-là donc, je m'étais munis de bouchons particulièrement costauds, que j'ai enfoncés dans mes conduits auditifs jusqu'au cerveau et maintenus avec mes deux index plantés jusqu'à la troisième phalange. L'extraterrestre au milieu du public, c'était moi. Fin de l'aparté.
La salle s'est remplie, la foule s'est tassée. Noir, cris, ça commence.
Il y avait un groupe japonais en première partie, pas mal. Du gros métal hurlé, avec costumes et maquillages à l'avenant, hérités du visual-kei. Le visual-kei, c'est un genre de rock typiquement japonais, dans lequel l'apparence est tout aussi soignée que la musique (je schématise pour faire court).

Pause. Puis enfin, Lorna Shore, et ça débute par une surprise. Alors que le BGM (musique de fond) pour patienter était naturellement rock,
juste avant d'entrer sur scène, ils ont diffusé... Bonny Tyler ! Etait-ce un hommage à la chanteuse disparue cet été, ou bien pour le titre du morceau Total Eclipse Of A Heart, qui correspond finalement assez bien au message du groupe ? Mystère. A part ça, bien fidèle à ce que j'avais pu entendre d'eux sur YouTube. La bonne patate, franchement, ils font le job. Head banging automatique pour tout le monde, impossible de se retenir. Will Ramos avait fait l'effort d'apprendre quelques phrases en japonais pour saluer le public, chapeau bas. Et quand il parle en anglais, il place un "fucking" entre chaque mot, ça donne quelque-chose comme : "On est fucking contents d'être dans ce fucking beau pays, face à ce fucking super public", etc. J'étais vraiment curieux de voir l'attitude du public japonais. L'image ultra-lissée des Japonais résiste-t-elle dans des conditions extrêmes ? Réponse : non. Evidemment, tout le monde lève la main avec l'index et l'auriculaire tendus, symbolisant les cornes du diable, signe de ralliement universel des métaleux, mais ça, ça reste gentil. Juste dans mon dos, on a eu droit à plusieurs Wall Of Death : dans la fosse, la foule se sépare en deux, et au signal du chanteur, les deux parties se foncent dessus et se percutent violemment (merci Wikipédia pour cette définition précise). C'est une variante du pogo, la danse punk. C'est amusant à voir mais je n'ai pas participé, c'est plus de mon âge. Enfin, je n'ai pas participé volontairement, parce qu'on se fait facilement happé dans la bousculade. De même, j'ai assisté à quelques circle pit : c'est comme quand on fait la ronde pour danser la capucine, sauf que c'est pas la capucine (ça remue un peu plus). Et puis bien sûr, quelques traditionnels body surfing : des gens qui vous roulent sur la tête, et ce n'est pas une image. Oui, oui, des gens qui se font porter à bout de bras par le public, et qui vous passent au-dessus, et tant pis si au passage vous prenez un coup de pied sur la tête, ça fait partie du folklore. Quand j'ai vu, juste à côté de moi, un jeune homme qui s'apprêtait de même à sauter sur tout le monde, j'ai eu un petit stress parce qu'il faisait bien dans ses cent kilos, mais finalement il ne s'est pas lancé, c'était un blague, ouf, ah qu'est-ce qu'on rigole chez les métaleux.
Je ne voudrais pas donner l'air de faire de la sociologie. Certes, j'observais, parce que j'observe toujours, mais j'étais là, avec tout le monde, j'ai bougé, levé les bras, crié et trouvé ça cool. Mon ton légèrement ironique, me le pardonnerez-vous, n'est là que pour rendre compte d'une expérience épicée mais néanmoins intéressante et même jouissive.




Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire