jeudi 23 novembre 2017

Notes d'automne
Habitant depuis plus d'un an et demi au Japon maintenant, je me retrouve confronté, avec ce blog, au problème des marronniers. En termes journalistiques, le marronnier désigne un sujet qui revient chaque année, et qu'il est pratiquement impossible de ne pas traiter. Je ne suis certes pas journaliste, mais en essayant de partager avec vous, chers amis et famille, un peu de ma vie quotidienne au Japon, je risque fort bien de devoir vous raconter un peu la même chose tous les ans : il fait chaud en été, il fait froid en hiver, etc. Dès que ça devient barbant, il faudra que je songe à laisser tomber ce blog.
En attendant, je vais vous parler de l'automne, même si je l'ai déjà fait l'année dernière.
L'été s'est donc terminé, comme il se doit, par la saison des typhons, qui a marqué la transition vers l'automne. Je ne déteste pas les typhons, ils ont encore pour moi la saveur de l'exotisme. En plus, en cas de fort typhon, l'école est fermée pour raison de sécurité, et ça fait une journée de vacances. Si vous ne savez pas à quoi ressemble un typhon, regardez cette vidéo filmée en face de chez moi (je sais que pour certains d'entre vous, les vidéos ne marchent pas, je suis désolé !), et n'hésitez pas à monter le volume, c'est éloquent :
Il s'agit du typhon Lan, un costaud qui a tout de même fait sept morts.
N'empêche, une tempête comme celle-ci, ça nettoie bien le ciel, et le jour-même, les bourrasques qui s'éloignaient ont laissé apparaitre un magnifique ciel ensoleillé et pur de toute humidité, et j'ai ainsi pu revoir le mont Fuji qui avait disparu de mon horizon depuis le mois de mars.
Je ne l'avais pas remarqué l'année dernière, mais il semblerait que l'automne soit aussi la saison des araignées. De belle taille et de belles couleurs, elles tissent leurs immenses toiles un peu partout. Si vous êtes phobique, c'est le cauchemar, si vous êtes entomologiste, c'est le paradis. J'ai vu aussi quelques beaux spécimens de mantes religieuses, certaines sont assez grosses.

En octobre, c'est à présent une institution, le Japon fête Halloween. A l'école, j'étais responsable de l'organisation de l'évènement, ça m'a valu plusieurs longues journées de travail, plus quelques nuits à ressasser... Vous ne verrez évidemment aucune photo, mais j'avais - entre autres activités - transformé la classe de français en obakeyashiki, ces espèces de maisons hantées typiquement japonaises. J'étais très fier du résultat mais malgré tout un peu honteux d'avoir passé mon après-midi à terroriser les petits nenfants. En même temps, personne n'était obligé de pénétrer dans l'antre de la peur, alors bravo à ceux qui ont eu le courage. 
On a aussi fêté Halloween au 80's Café, et j'avais choisi pour l'occasion un costume d'homme sans tête, façon Sleepy Hollow. Le plus drôle, pour tout dire, c'est que je me suis changé à l'école après ma journée de travail (rassurez-vous, les élèves étaient partis et ne m'ont pas vu décapité), et que je suis allé jusqu'à Tôkyô dans cette tenue. J'ai donc pris le train tout seul (je n'ai pas résisté à l'envie de faire quelques selfies) puis j'ai traversé Akihabara avec mon beau costume horrible, et ça a été une sacrée rigolade de regarder la tête des passants, qui ne voyaient pas la mienne (et pour cause, ah ! ah ! ah !).
Après, au 80's, j'avoue que c'était moins drôle parce qu'en fait, j'y avais pas pensé avant (où avais-je la tête !) mais c'est pas super pratique de boire un coup ou de manger avec ce genre de déguisement, ça prend la tête. En plus, les copains ne me voyaient pas sourire et ils ont tous cru que je faisais la tête. Bon j'arrête.


En novembre, les averses se sont faites moins abondantes, et même si l'air s'est notablement rafraichi, le temps est devenu idéal pour faire des balades. Je vous ai déjà raconté ma revigorante excursion au mont Mitake. La semaine suivante, les copains et moi avons repris le train dans la même direction et avons poussé jusqu'à la gare suivante, Okutama. Il y a là-bas l'Okutama no Mukashi michi, c'est-à-dire l'Ancienne route d'Okutama. Il ne s'agit pas à proprement parler d'une montagne à gravir, puisqu'on suit le cours d'un torrent, et que la pente est la plupart du temps assez douce, à part quelques passages bien ardus. On remonte jusqu'à un barrage qui retient un lac artificiel, principale attraction touristique de la région. Mais pour moi et mes copains, le gros plaisir, c'était les paysages sur le chemin, puisque nous sommes en pleine saison des kôyô. "Kôyô" est l'autre prononciation du mot "momiji", qui désigne la feuille d'érable et qui signifie littéralement "feuille rouge." Ce qu'on appelle kôyô représente donc plus généralement les couleurs de l'automne.
Un autre plaisir de la promenade, c'est que tout au long de la route, les fermiers vendent les kakis et les yuzus qui poussent dans leurs jardins. Le kaki, je pense que vous connaissez, on en trouve également en France. Le yuzu, c'est un citron japonais, très parfumé mais moins acide que le citron classique, et on peut le manger comme une mandarine. Quand je dis qu'ils vendent, "ils mettent à disposition" serait plus juste. On trouve sur le bord du chemin des barquettes avec des sachets tout prêts, une boite pour mettre l'argent, et on se sert soi-même, les fermiers sont rarement présents en personne. Et d'après ce que j'ai vu, aucun passant n'est tenté de partir sans payer, c'est une question de confiance et de respect. Cette pratique n'est pas réservée aux zones rurales, il y a la même chose à Nagareyama. Je ne voudrais pas être mauvaise langue, mais si en France, on laissait à disposition des fruits ou des légumes avec une boite pour déposer son argent, j'ai tendance à croire que et la barquette et la boite disparaitraient en un rien de temps. Mais c'est juste un préjugé, je n'ai jamais fait l'expérience.
Enfin bref, ça fait toujours du bien d'être en pleine nature, et sur le chemin du retour, on s'est tous profondément endormis dans le train.
Pour prolonger le plaisir des kôyô, je suis retourné au parc Rikugi-en, où les arbres aux feuilles rouges et jaunes m'avaient tant charmé l'année dernière, mais cette fois-ci, j'y suis allé de nuit. En effet, à cette saison, le parc ouvre ses portes jusqu'à 21h, et propose des illuminations pour permettre d'admirer la nature sous une autre lumière. Avec cet éclairage, il faut du matériel de pro pour réussir ses photos, aussi les miennes ne vous donneront qu'un vague aperçu de la beauté mystérieuse qu'on peut voir flotter dans la fraiche obscurité d'un soir d'automne...
Est-ce une araignée
qui pleure
le vent d'automne
Bashô

vendredi 10 novembre 2017

Le mont Mitake
Une des choses qui me plait tant dans la vie tokyoïte, c'est la facilité qu'on a de pouvoir s'en échapper ! Imaginez : vous êtes en plein Shinjuku, ses néons, sa foule, ses bars... Vous prenez le train, et une heure après, vous êtes au milieu de la montagne. A Paris, même en allant au bout des lignes de RER, on n'est jamais aussi dépaysé. On arrive simplement là où il n'y a rien, c'est glauque. Laissez-moi vous raconter une de mes excursions dans la grande banlieue de la capitale.
Par un samedi matin tout endormi, on s'est retrouvés avec les copains et on a pris le train direction l'ouest. C'est assez surprenant de voir les voyageurs de tous âges s'entasser dans les wagons, majoritairement des Japonais, certains équipés de pied en cap comme pour gravir le Fuji, d'autres simplement munis d'une paire de baskets et d'un appareil photo. Il faut un peu plus d'une heure pour rejoindre la station Mitake, mais au bout de 45 minutes, le paysage qui défile à la fenêtre n'a déjà plus rien à voir avec celui qu'on vient de quitter. Les maisons s'éparpillent pour que le relief laisse pousser les bosses comme autant de pyramides recouvertes de pins.
Arrivé à Mitake, il faut encore prendre une navette - bondée - pour atteindre le point de départ de la balade, ou bien, gaillard et vaillant, on peut effectuer ces trois kilomètres à pied, ce qu'on a fait mais ça use les souliers. On franchit quelques toriis, ces portails marquant l'entrée sur le territoire des dieux, et c'est parti. Il existe bien un funiculaire conduisant au sommet, mais c'est pas pour ça qu'on était venus ; pour nous la rando, c'est la marche à pied. Et la seule copine qui se serait bien laissée tenter, malgré tout, par l'option mécanique s'est ravisée d'office, de peur qu'on lui jette du goudron et des plumes, ou peut-être, plus simplement, parce que le funiculaire, tout compte fait, c'est moins sympa (on n'est pas méchants, on lui aurait rien fait).
C'est vrai que ça monte raide, mais tout le chemin est couvert de bitume comme une vraie route, c'est pas compliqué. Ça manque d'ailleurs un peu, à mon gout, de vie sauvage, de parfum d'aventure. Certes, on est en pleine nature et ça fait du bien, mais on risque pas de voir un ours. Au niveau de la météo, on a eu le temps idéal : ni trop chaud ni trop froid, beau soleil en sous-bois, en tout cas au début... 
L'avantage de faire des sorties entre copains, plutôt que de s'inscrire pour s'intégrer à un groupe (comme j'avais fait pour le mont Takao), c'est qu'on connait d'avance les gens avec qui on s'embarque pour plusieurs heures, et il n'y a pas de mauvaise surprise comme par exemple un Russe qui parle tout le temps mais vraiment tout le temps et qui fait des blagues à deux balles à faire rougir Vincent Lagaffe. Non, avec les copains, c'est vraiment une bonne ambiance, chacun sa personnalité, pas besoin de se la ramener, tout le monde a sa place.
Le mont Mitake culmine à environ 930 mètres. En marchant tranquillement, on arrive au sommet en moins de deux heures. Comme souvent, la montagne est couronnée d'un sanctuaire, on n'oublie jamais que la nature est sacrée. L'automne est maintenant bien installé, et le paysage se colore d'or et d'ocre, quelques érables flamboient d'un vermillon qui répond aux teintes éclatantes du sanctuaire.
La nature environnante ne déçoit pas non plus, et même si la densité de la foule nous oblige parfois à faire la queue pour traverser certains passages étroits du sentier, on savoure à pleins poumons la fraicheur de la forêt, c'est le plus important.
Pour le retour, on a opté pour un petit sentier, et là, surprise, plus un seul promeneur, à part nous ! On a juste croisé quelques crabes d'eau douce, la vie sauvage était donc finalement bien au rendez-vous.

Mais revenus à la vallée, on a compris pourquoi on était les seuls à avoir choisi ce chemin pour redescendre. On a trouvé sans problème l'arrêt de bus d'où on était censés pouvoir rejoindre la gare, mais qui dit arrêt de bus ne dit pas forcément bus... Alors qu'on en avait plein des guibolles et qu'on avait tous hâte de rentrer se reposer, le prochain bus était prévu pour passer... plus d'une heure plus tard !
Moi, j'avais vraiment pas envie de poireauter au milieu de nulle part pendant tout ce temps, d'autant plus que j'avais programmé des choses sur Tôkyô le soir-même, et que je devais me presser de rentrer. J'ai donc dit au revoir aux copains, et je suis parti seul sur la route qui serpentait entre les montagnes. J'ai traversé quelques villages déserts, et j'ai super kiffé ce moment de solitude. Même s'il commençait doucement à faire sombre et que la pluie tombait de temps en temps. J'ai tendu mon pouce aux rares voitures qui passaient, ça m'a rappelé ma jeunesse. J'ai fini par être pris en stop par un jeune couple. On m'avait dit que l'auto-stop ne marchait pas au Japon, que c'était pas dans la culture, etc. Depuis que j'habite ici, c'est la troisième fois que je m'y essaye avec succès, et ces rencontres éphémères et aléatoires me remplissent toujours de la même joie.
La gare de Mitake était trop loin, il aurait fallu contourner toute une partie de la montagne par la route, alors mes hôtes automobilesques m'ont déposé à la première gare et c'était parfait. J'ai bien dormi dans le train, et j'ai pu rallier Tôkyô à l'heure. Comblé d'air pur et de bonheur en barre.

mardi 24 octobre 2017

Matsuri à Ichigaya
Je me suis rendu à un matsuri à Ichigaya, près de Shinjuku. A cause du travail, je suis arrivé assez tard, et je regrette vraiment car le programme avait l'air alléchant.
Il ne s'agissait pas d'un matsuri comme j'en ai l'habitude, avec un défilé dans la rue. L'ambiance était beaucoup plus calme, voire feutrée. Le public était assis, on aurait davantage dit un spectacle. Seul le fait qu'on se trouvait dans un sanctuaire rappelait la dimension religieuse de l'évènement. Il n'y avait pas beaucoup de monde, ce qui conférait à l'atmosphère un caractère intime, confidentiel, voire secret.
J'ai d'abord assisté à une démonstration d'art martial, je n'ai pas bien saisi le nom, mais il s'agissait de katas (c'est-à-dire des enchainements chorégraphiés) avec un sabre en bois, comme on en pratique au kendô. Je crois c'est une ancienne forme de kendô, peut-être le ken-jutsu. Pour moi, forcément, c'était passionnant de pouvoir observer les différences et les similitudes avec ma propre pratique.
Il y a eu ensuite une démonstration de iaidô, qui se pratique avec un katana (un sabre réel). Ça, j'en avais souvent vu en France (mon ancien prof de kendô pratiquait le iaidô à un haut niveau). Pour les non initiés, ça doit être assez étrange d'assister à ce type de chorégraphie sans avoir la moindre idée de la signification de tous ces gestes.
Ensuite, il y a eu un concert de musique sacrée, c'était en fait la principale raison qui m'amenait à ce matsuri, et même si la représentation était assez courte, je suis très heureux d'avoir pu entendre cette musique de mes propres oreilles. Je connaissais déjà ce type de sonorités, mais avoir l'orchestre en face de soi, tout près, qui plus est dans l'enceinte d'un sanctuaire, c'est une véritable expérience mystique. Tout d'abord, les sons paraissent terriblement dissonants, on aurait presque envie de se boucher les oreilles tellement les couinements des instruments tranchent avec les harmoniques auxquelles la culture occidentale nous a habitués ; on aurait presque envie de rire tant on a du mal à qualifier ces bruits de musique. Et puis au bout de quelques minutes, une certaine profondeur s'installe, on cesse de sourire, les barrières tombent et on se laisse porter. Plus que ça, même, on se retrouve totalement envoûté. La musique nous pénètre, ce n'est plus de la musique, c'est une vibration, une respiration qui prend possession de nous. Le tempo lent nous fait sentir à quel point chaque instant est unique, on se retrouve plongé au cœur du présent. Il suffirait de fermer les yeux pour entrer en transe.
Mais fermer les yeux, ce serait se priver du spectacle, car bientôt des danseurs arrivent, parés de somptueux costumes. Les gestes semblent effectués au ralenti, et une fois de plus, sont en rupture totale avec les repères occidentaux. Autrefois, ces chorégraphies avaient une signification religieuse, il ne s'agissait pas d'une simple danse mais d'une prière. Aujourd'hui, seule l'esthétique reste, laissant au spectateur toute la latitude pour investir de ses propres élans transcendantaux les mouvements qui ondoient en communion avec l'air. Tout prend forme dans l'obscurité du cœur secret.
Qu'il est bon de prendre le temps de se connecter à soi-même.







samedi 30 septembre 2017

La cuisine
Les logements japonais sont petits, c'est bien connu. Mon appartement fait davantage penser à une chambre d'étudiant qu'au domicile d'un professeur. Dire que la cuisine est étroite est un euphémisme. Me préparer à manger n'est jamais très pratique, c'est d'ailleurs en partie pour cette raison que je ne cuisine pas souvent, j'achète des choses toutes faites. Quand j'ai un invité, c'est toujours un peu difficile, et à partir de deux invités, ça devient franchement compliqué. Une fois, deux copains sont venus chez moi, et comme je n'ai que deux chaises, c'était un plan moquette, comme des jeunes ! Et avec nos grandes jambes, s'il y avait eu un quatrième larron, je ne sais pas très bien où on aurait pu le caser.
Alors comment peut-on se faire une bonne bouffe entre copains sans nécessairement aller au resto ?
On loue une cuisine ! C'est ce qu'a fait Makiko pour sa sôbetsukai (sa fête d'au revoir, elle part pour sept mois à Paris). Une vraie grande cuisine toute équipée, dans laquelle on prépare le repas tous ensemble, et où on peut manger sans avoir vue sur les pieds de chaises. On vient avec ses propres victuailles, et hop, aux fourneaux. C'est un peu cher, mais si on partage les frais (location et  ingrédients) ça reste correct, et c'est sacrément convivial. Là où on était, il y avait même une terrasse d'un côté et un balcon de l'autre, on pouvait donc prendre l'air et discuter tranquillement. En fait, on avait un peu l'impression d'être dans l'appartement d'un copain. Un appartement où on pouvait tenir à quinze, quand même, c'est pas commun !

Certains de mes amis japonais cuisinent vraiment très bien, et Makiko elle-même est nutritionniste, alors quand elle choisit ses ingrédients, elle sait ce qu'elle fait. Autant vous dire que c'est le genre de fête où on se régale.

Si j'ajoute qu'on a fini, comme il se doit, au karaoké, ai-je besoin de préciser que c'était une excellente soirée ? Merci Makiko, et bon voyage !

samedi 16 septembre 2017

Un été à Tôkyô (2)
Qu'est-ce qu'on peut bien faire l'été à Tôkyô ? Plein de choses ! Voici encore quelques exemples.
Moi, j'ai besoin de nature, et la périphérie de la capitale offre, ça tombe bien, un abondant choix d'excursions. C'est d'ailleurs toujours étrange de quitter les buildings et les néons pour se retrouver en moins d'une heure en pleine verdure à gravir une petite montagne. Je vous ai déjà raconté ma sortie au mont Nokogiri, magique... Cet été, j'ai également fait l'ascension du mont Takao. Cette sortie est un grand classique des balades du weekend, et histoire de changer un peu et de ne pas y aller tout seul ou avec mes copains habituels, je m'étais inscrit pour participer à la randonnée en groupe. Mon fidèle Romain était là, tout de même ! "Ascension", c'est un bien grand mot, il s'agit plutôt d'une promenade. Certes, ça monte, mais le chemin est pavé du début à la fin, on n'a pas franchement l'impression d'être en pleine nature. Il parait que des singes sauvages peuplent la forêt, mais parmi tous les gens que j'ai interrogés et qui avaient déjà fait cette excursion, personne n'a jamais vu de singe ni même entendu le moindre cri... Pareil pour les écureuils volants. En redescendant, on a emprunté une voie moins connue, et là tout de suite, on se sent quand même un peu plus à l'écart des nuées de promeneurs, ça fait du bien. C'est toujours agréable de prendre l'air en marchant, mais tant qu'à faire, si un jour j'y retourne, c'est clair que je ne suivrai pas le sentier principal, j'essaierai d'autres chemins.
Une de mes premières excursions, quand je suis venu au Japon en tant que résident, c'était Kamakura, vous vous en souvenez peut-être (sinon, cliquez ici et là). Cette ville est un véritable havre de paix, j'en avais gardé un souvenir empli d'émotions, alors j'y suis retourné cet été. Mais cette fois-ci, je n'ai pas voulu faire le grand circuit traditionnel des temples et sanctuaires les plus célèbres, j'ai plutôt opté pour les endroits plus discrets, à l'écart des flux de touristes (dont je fais, malgré tout, partie !). C'est ainsi que dans un temple retiré, j'ai découvert une tradition dont je n'avais jamais entendu parler, et dont j'ignore toujours le nom, appelons-ça le cassage de rondelle ! Il s'agit de petites rondelles en argile qu'on doit lancer sur un rocher en faisant un vœux. Si la rondelle se casse, les dieux vous seront favorables. Pour moi, ça a marché (mais je ne vous dirai pas mon vœux !).
J'ai aussi visité des tombes abritées en sous-bois (ne me demandez pas le nom du shogun ou je ne sais quoi enterré ici), pas particulièrement belles ou impressionnantes, mais qui sont intéressantes, justement, pour leur simplicité, car elles révèlent un Japon certes historique mais plus ordinaire, plus proche d'un certain quotidien d'autrefois. 

Je n'ai pas cherché non plus à éviter à tout prix les monuments qui font la gloire de Kamakura, et je suis retourné voir le Bouddha assis, toujours aussi magistral ! Cette fois-ci, je suis rentré à l'intérieur, c'est pas tous les jours qu'on a l'occasion de visiter l'intérieur d'une statue ! Et en plein cagnard, je peux vous dire qu'il ne fait pas froid, dans une statue en bronze... On ne peut même pas poser sa main sur la paroi exposée vers le Soleil.
Kamakura est toujours aussi charmante, un grand bol d'air, une respiration, le plein d'oxygène. Et puis c'était bien de découvrir la ville à une autre saison que la première fois, le lac était couvert de fleurs de lotus, magnifiques...
Dans le genre "déjà fait mais pas pareil", je suis également retourné à la Tokyo Tower, mais de nuit, cette fois. La capitale vue d'en bas, c'est déjà impressionnant, vue d'en haut, c'est époustouflant, vue d'en haut de nuit, c'est surréaliste. C'est comme regarder une maquette très bien faite, mais avec des gens vivants dedans.
Voilà, en résumé, le genre de choses qu'on peut faire l'été à Tôkyô. Je ne vous ai pas listé la totalité de mes sorties, ce n'était pas mon propos, mais j'espère vous avoir fait partager, tel que je le ressens, le pouls de la ville, son parfum suave, son gout secret de fraise noire quand on l'embrasse sur les lèvres... Mon amour, Tôkyô.

jeudi 7 septembre 2017

Un été à Tôkyô (1)
Les vacances sont finies, et afin d'économiser mes sous, je ne me suis pas éloigné de la région. Que peut-on bien faire de son temps, l'été à Tôkyô, quand la chaleur vous terrasse et que la saison des pluies s'avère particulièrement féconde ? Des tas de choses ! Tellement de choses que je vais vous raconter ça en deux fois. Première partie, donc.
D'abord, avec un rythme de travail comme celui qu'on a quand on bosse dans une entreprise japonaise, la priorité des vacances est de se reposer ! J'ai réappris à dormir au-delà de 6 heures du matin (j'ai tellement l'habitude de me lever tôt que 6h, pour moi, c'est déjà un peu la grasse mat'). Et j'ai fait des siestes... parfois, jusqu'à trois dans une même journée ! Mon corps avait besoin de refaire le plein d'énergie, et j'ai essayé de prendre soin de moi en faisant du sport, jogging, piscine, et toujours kendô.
J'ai aussi essayé de prendre soin de moi intellectuellement en visitant des musées, et je peux vous dire que ça fait du bien de pouvoir déambuler en prenant son temps. Parmi mes visites marquantes, il y a eu le Yûshûkan, le musée de la guerre. Pour moi qui aime bien réfléchir aux questions de la subjectivité, de l'influence de la culture sur la notion de vérité, du relativisme de la perception, etc., ce musée est l'endroit rêvé. D'abord, il est situé dans l'enceinte du sanctuaire Yasukuni, qui fait régulièrement polémique car y est honorée la mémoire de certaines personnes considérées comme des héros au Japon, et comme des criminels de guerre dans d'autres pays, notamment en Chine. Ça, c'est juste pour vous situer le contexte, pour vous mettre dans l'ambiance. Le musée en soi est dans cette veine : c'est le point de vue du Japon qui est présenté, et rien d'autre, et on se demande d'abord si on nage en pleine mauvaise foi partisane, avant d'en venir à se questionner soi-même sur sa propre perception de l'Histoire, c'est-à-dire sur ce qui constitue en partie notre identité culturelle. Après tout, en quoi la version des Occidentaux serait-elle moins construite que celle des Japonais ? Evidemment, il faut beaucoup prendre sur soi pour accepter de se défaire de ses préjugés et entendre un discours qui va totalement à l'encontre de nos certitudes. Pour donner un exemple précis : je ne sais pas par quelle chance, dans l'immensité de ce musée, je suis tombé sur un minuscule écriteau évoquant le massacre de Nankin, probablement la seule référence à cet évènement dans tout le Yûshûkan. Il y est inscrit, en gros, que l'armée japonaise a su gérer avec clairvoyance et détermination une situation compliquée par le fait que de nombreux militaires chinois s'était infiltrés parmi la population, déguisés en civils. Ce ne sont donc pas des civils qui ont été massacrés, mais le fourbe ennemi. Chez nous, on appelle ça du révisionnisme. Maintenant, essayez de considérer qu'en chaque civil - en particulier dans un pays occupé - se cache un patriote déterminé à défendre sa liberté, et vous comprendrez mieux, en effet, la menace que peut représenter la population envers la force occupante. En décalant ainsi votre perspective, votre point de vue aura déjà commencé à glisser un peu, il vous faudra cependant fournir encore beaucoup d'efforts pour être totalement à l'écoute du discours de celui que vous êtes habitué à considérer comme le coupable, le monstre, mais de toute façon, vous n'êtes pas obligé d'aller jusque là. Une simple dose de relativisme dans vos certitudes, c'est déjà très enrichissant. C'est un sujet très complexe à appréhender, mais le Yûshûkan offre matière à réflexion.
Dans les autres expos que j'ai visitées, en vrac, il y avait aussi une rétrospective sur l'art contemporain en Asie du Sud, et une expo sur les poissons des grandes profondeurs, et là, la notion de monstre est certainement bien moins subjective ! Elles ont vraiment des sales têtes, ces bestioles ! De telles créatures, on n'en voit en général que dans les films de science-fiction. On peut voir en particulier la reproduction grandeur nature d'un calmar géant, qui fait immanquablement penser à la fameuse attaque du Nautilus chez Jules Verne.
Dans la série "animaux marins", mais plus proches de nous, j'ai aussi visité un aquarium, le Japon en regorge. Il s'agissait de l'aquarium Sunshine, à Ikebukuro, qui a la particularité d'être situé en haut d'un building, et la partie extérieure offre un paysage assez inhabituel, avec des bassins transparents laissant apparaitre les tours de la capitale, contraste saisissant entre la nature animale et les constructions humaines. La partie intérieure est plus classique mais tout aussi charmante, du moment qu'on tolère de voir des animaux enfermés pour que les p'tits nenfants apprennent qu'à l'état sauvage, les poissons ne sont pas carrés et panés. Ou sous forme de sushis, en l'occurrence. N'empêche, une visite à l'aquarium en plein été, ça rafraichit.
Pour se rafraichir, on peut aussi visiter une obakeyashiki, ces maisons hantées typiquement japonaises (je vous en avais déjà parlé l'année dernière, cliquez ici). On a beau être des grands garçons et des grandes filles, et savoir que tout ça, c'est pour rire, certaines de ces attractions sont vraiment terrifiantes, et personne, je dis bien personne, n'en mène large, ni à l'entrée, ni à la sortie. C'est tellement flippant qu'on se demande pourquoi on s'inflige ce genre de stress !
L'été, il y a aussi plein d'évènements particuliers, comme par exemple ce festival sur la culture d'Okinawa, où on s'en met plein la panse en écoutant de la musique okinawienne. Trop cool.

Il y a aussi ce festival de cinéma en plein air où j'ai emmené mes amis voir un film français, French Cancan de Jean Renoir, avec Jean Gabin dans le rôle principal, et Philippe Clay, génial, 100% pure culture française ! Moi qui ne suis pas un fan de Jean Renoir, j'ai bien apprécié de me plonger dans un spectacle où pour une fois, je maitrisais les codes. Et quelle émotion que de savourer dans son contexte la version originale de La complainte de la butte... Mes copains japonais, francophiles pour la plupart, eux aussi ont aimé, pour eux c'était... exotique !
L'été, c'est également la saison des matsuris et des feux d'artifice. Alors qu'à Nagareyama, il ne se passe jamais rien, cette année, j'ai vu un matsuri défiler juste en bas de chez moi, mais vraiment juste en bas, on ne peut pas imaginer plus pile poil juste en bas de chez moi, même que c'est là qu'ils ont choisi de faire une pause.
Du coup, je suis descendu faire quelques photos, et j'ai croisé le directeur de mon bureau de poste qui participait au transport du mikoshi, l'autel portatif ! Il y avait aussi un mikoshi pour les enfants, et là pim poum, je suis tombé sur un de mes élèves ! Moi qui ne connais personne à Nagareyama... Bon, sa mère m'a demandé comment ça se faisait que j'avais mis C à son fils en français (sur A-B-C), c'était délicat, mais je m'en suis bien sorti : "Naaan, mais c'est pas important les notes, ce qui compte c'est qu'il participe et qu'il s'amuse bien !" (il participe pas du tout et il s'amuse pas du tout).

Je suis allé voir les lanternes flottant sur la Sumida, un agréable petit moment de poésie et de douceur.
J'ai assisté au feu d'artifice de Kita-Senju (un quartier au nord de Tôkyô), et c'est seulement en arrivant à la gare que j'ai compris à quel point ce rendez-vous était populaire. Une foule hallucinante s'étendait depuis la sortie de la gare jusqu'aux abords de la rivière ! Certes, le feu d'artifice était très beau, avec notamment des fusées qui explosaient en faisant des dessins dans le ciel, mais le plaisir que procure ce genre de spectacle vient aussi du fait de participer à ce moment de liesse populaire, où les femmes portent des yukata (kimono d'été) dont la beauté ne finit pas de me ravir, et où les hommes, même ivres morts, ne sont pas agressifs (je sais, vu de la France, ça doit paraitre à peine croyable).
Par contre, le grand feu d'artifice de la Sumida, on l'a raté. On était une dizaine de potes, tous en tenue traditionnelle (yukata pour les hommes ou les femmes, et jinbei pour les hommes), et on s'est pointés assez tôt sur le site, mais comme il pleuvait des cordes, les quelques endroits à peu près abrités pour assister au spectacle étaient bondés, impossible de trouver une place pour se poser tranquillement. Alors Wada-san a proposé d'ouvrir le 80's Café rien que pour nous, c'est l'avantage d'avoir un copain gérant de bar ! On s'est donc fait une soirée privée au 80's, et le grand feu d'artifice de la Sumida, on y a assisté en direct à la télé en dégustant des pizzas, bien au sec ! Et puis après, Wada-san a sorti un petit ampli, on s'est branché sur YouTube, et on s'est improvisé un karaoké rien qu'à nous. Le pied.
Voilà pour aujourd'hui. Je vous raconterai bientôt la suite de tout ce qu'on peut faire l'été à Tôkyô.