- Ludo, à quoi tu occupes tes congés ? Tu fais la grasse mat' et tu te reposes toute la journée ?
- Non. Je me lève à 4h et je vais pousser mon corps jusqu'à ses limites en montagne.
- Sympa !
Pourquoi se lever si tôt ? Parce que pour affronter ce type de journée, il vaut mieux avoir pris le temps d'avaler un généreux petit dejeuner avant. Ensuite, je grimpe dans le train vers 5h45. Il y a déjà pas mal de monde à cette heure, mais plus on s'approche de la montagne, plus la foule s'éparpille, pour ne laisser parmi les passagers à peu près que des randonneurs comme moi, équipés de grosses chaussures et munis d'un bon sac à dos. J'arrive à la gare d'Okutama - où j'avais déjà eu l'occasion de me rendre plusieurs fois pour diverses excursions - vers 8h45, d'où je prends le bus pendant encore 35 minutes. Quand tout le monde descend au même arrêt, au milieu d'un lieu-dit perdu au cœur de la vallée, inutile de se parler pour comprendre qu'on se rend tous au même endroit, ou au moins, sur le même sentier. J'échange toutefois quelques mots avec deux hommes retraités pour nous souhaiter bon courage, puis j'entame ma marche. Seul. Route goudronnée d'abord, puis chemin forestier.
La ville de Tōkyō n'est pas à proprement parler une ville, elle possède un statut plus proche de ce qui serait en France un département, et son administration s'étend sur une large région. Le mont Kumotori, que je m'apprête à gravir, et le plus haut de Tōkyō. Son nom, Kumotori, signifie "attraper les nuages". J'aurai bientôt le loisir de comprendre à quel point il est bien nommé.
Le ciel est clair dans la vallée, l'été est loin d'être fini, et les cigales de tous types s'en donnent à cœur joie.
Mais au bout de quelques heures, je suis totalement plongé dans les nuages, et plus un animal ne se fait entendre. Même les oiseaux se taisent, et dans cette atmosphère brumeuse, l'air lui-même en devient presque inquiétant. Alors que le panorama n'offre qu'un écran laiteux, la forêt prend des allures oniriques. Je suis complètement trempé, et je ne sais plus s'il s'agit de la condensation ou de ma transpiration. Je croise quelques randonneurs qui redescendent, on se dit bonjour sans s'arrêter. J'atteins un premier sommet à 1757 mètres, et je ne me sens déjà plus capable de mettre un pied devant l'autre. Et pourtant, la route qui m'attend est encore longue. Trop longue. Le chemin monte dru, j'ahane le souffle court, à bout de force. Mon cœur bat à un rythme d'enfer, je le sens cogner en moi, et pour la première fois de ma vie, je l'entends, oui, j'entends mon cœur résonner dans cet immense néant blanc, aussi clairement que si je l'oscultais avec un stétoscope.
Une des choses qui me plait, dans ce type de défi solitaire, c'est quand la force mentale vient relayer la force physique. Mes jambes flageolent, chaque pas est un coup de bâton que je m'inflige sur les cuisses. Que faire ? Se poser sur un banc qui n'existe pas et attendre le bus ? Appeler un taxi ? S'assoir sur un rocher et renoncer ? Non, croire en moi. Il n'y a pas le choix, il faut avancer. Marche. Fais un pas. Encore un pas. Encore un pas. Je ne peux pas, mais je le fais. Je continue. Pire que tout : alors qu'un sentier me propose, à une intersection, de me rendre directement au refuge en contournant la montagne, j'opte pour celui qui me dirige vers le sommet. Encore un pas sur une pierre. Encore un pas sur une pierre. Je me dis que cette randonnée est d'un niveau supérieur à mes capacités. Mais je n'abandonne pas. Je ne me souviens pas avoir autant souffert sur le mont Fuji. Mon cœur va peut-être s'arrêter. Mais je continue. Mon esprit divague un peu. Un pas sur une pierre, un pas sur une pierre. Et puis ça y est, je suis au sommet : 2017 mètres de douleur, mais c'est moi qui ai gagné. Ludo dans la brume. Pas de superbe vue, pas de récompense autre que mon orgueil ébréché. Même pas le courage de pleurer. Tu l'as voulu, tu l'as eu, fais silence. Quelques minutes de silence dans les nuages.
Le chemin qui me conduit ensuite vers le refuge descend brusquement. Ça pourrait presque passer pour un soulagement si mes jambes pouvaient encore me porter. Je tremble. Un dernier effort, et, au bout de cinq heures au total, le refuge est là. Je suis arrivé, je suis vivant. Je n'arrête pas d'avoir ce mot qui tourne bêtement en boucle dans ma tête, vivant, sans que je puisse le contrôler. Vivant, je suis vivant.
Le refuge est désert. Je secoue la clochette sur le comptoir de l'accueil. Le gérant affable apparait pour me faire remplir les formalités. J'ai réservé pour la nuit, ainsi que pour les repas du soir et du matin. Je semble être le seul client de ce grand bâtiment, on se croirait dans Shinning. J'achète de quoi me désaltérer, et je sors sur la terrasse apprécier l'instant. A l'angle du refuge, une petite biche est là, à une quinzaine de mètres de moi. Je dis "petite" en comparaison avec celles des forêts de Normandie, mais elle est d'une taille normale par rapport aux biches du Japon. A part ses oreilles, elle est immobile et me fixe. On se scrute ainsi pendant cinq bonnes minutes. A travers cet éther de bruine, la vision est comme un rêve. Puis la biche s'en va paisiblement, et le froid et la fatigue me pousse à gagner ma chambre où je m'allonge pour me reposer.
Mes jambes sont terriblement endolories, prises de sortes de crampes comme je n'ai jamais connues, des spasmes électriques. Je me masse mais ça n'arrange rien.
Quelques heures plus tard, les deux retraités de la vallée arrivent à leur tour. Nous serons donc trois. Je les rejoins dans leur chambre où ils sont en train de se saouler à l'alcool local, et nous faisons connaissance dans une ambiance chaleureuse. Ils ont contourné le sommet, ce qui explique leur fringance, mais j'admire leur exploit compte tenu de leur âge, ils ont dans les 65 ans pour l'un, et plus de 70 ans pour l'autre.
Les installations, elles, sont sobres, c'est le moins qu'on puisse dire. Nous ne sommes pas à l'hôtel. Pas de chauffage, pas de salle de bain, pas même de lavabo pour se débarbouiller ou se brosser les dents. Le bloc sanitaire est à l'extérieur, et il est évident que le ménage n'y est pas fait tous les jours. La pluie se met à tomber, ce qui m'inquiète un peu pour le lendemain.
Le gérant, aussi aimable que le majordome de la famille Addams, nous appelle pour le diner. Le repas est frugal mais vu mon état, je ne fais pas la fine bouche. Je me glisse dans mon sac de couchage peu de temps après le repas, et j'entends à travers les murs mes deux compères qui s'en remettent une couche en riant. Je sombre aussitôt.
Je me relève au milieu de la nuit pour me rendre aux toilettes à la lueur de ma lampe frontale, et constate soulagé que le ciel s'est éclairci et laisse apparaitre de belles étoiles.
Lurch réveille tout le monde à 5h30 pour le petit-déjeuner. Là encore, repas minimal mais accueilli comme s'il s'agissait d'un festin. Il me faut prendre des forces. Mes deux amis d'un jour reprennent la route en direction d'un nouveau sommet. Respect total.
J'ai appris un mot important : "makimichi", littéralement "chemin qui s'enroule", c'est-à-dire le chemin qui fait le tour de la montagne en évitant le sommet. C'est le chemin que je décide de prendre pour le retour, car je crains que mes jambes me lachent, et puis je n'ai plus rien à me prouver.
La trajet s'effectue donc tranquillement. Je tiens à la main mon spray anti-ours, car les attaques sont de plus en plus fréquentes ces dernières années, y compris les attaques mortelles, et l'animal étant capable de courir très vite, pas question de lui faire signe de patienter pour sortir la bombe de mon sac. Ah oui, vous ne connaissez probablement pas le spray anti-ours, sauf si vous avez vu le sketch qu'un comique français en a fait. Il s'agit exactement des mêmes lacrymos qui vous protègent contre les agressions dans la rue, mais format ours. Spoiler : à part ma biche, je n'aurai vu comme seule faune qu'un crapaud que je manque de piétiner.
Je croise quelques randonneurs qui montent, savent-ils ce qui les attend ? Je croise aussi un petit groupe de jeunes qui étaient dans le même bus que moi et mes retraités la veille. Où ont-ils bien pu dormir ? J'ai l'esprit trop éloigné pour le leur demander.
Les nuages sont descendus, ce qui donne naissance à une mer de coton d'où dépassent quelques pics et massifs. Et parmi ceux-ci, le plus noble et le plus majestueux d'entre eux, le Fuji. Sublime, divinement sublime. Puis je m'enfonce à nouveau dans cette mystique forêt vaporeuse. Le shinrin'yoku, littéralement "bain de forêt", est une pratique ancestrale : on dit que la présence des arbres apaise corps et esprit, et il semblerait qu'un chercheur ait récemment prouvé qu'en effet, la sylve dégage des substances propres à soigner nos maux. Marchant dans ces bois, je me guéris de mon trop-plein de modernité. Je me retrouve.
Il me faut 4h30 en tout pour regagner l'arrêt de bus. Le reste, vous le devinez : j'attends le bus quasi-désert, j'arrive à la gare, puis trois heures de train poisseux, j'empeste le fennec, enfin la maison, la douche, je ne tiens plus debout mais j'ai du mal à m'assoir, je me baffre comme ogre et je me couche tôt.
Le lendemain, je retourne travailler.












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