mardi 4 février 2025

Mots d'hiver

 L'hiver traine sa langueur, et j'ai envie de vous faire part de quelques mots qui expliqueront en partie mon silence sur ce blog depuis début décembre. Des maux divers...

Je ne vais pas entrer dans les détails, mais peu avant Noël, je me suis coincé le dos en faisant un mouvement simple, ni brusque ni inhabituel. Je ne me suis d'abord pas inquiété de cette douleur, mais celle-ci s'est rapidement amplifiée, à tel point que le jour de Noël, je ne pouvais tout simplement plus marcher, ni me tenir debout, ni me tenir assis. J'ai aussitôt reconnu les symptômes d'un mal dont j'avais déjà souffert, la sciatique. Sauf que quand je vivais en France, mes crises de sciatique passaient en quelques jours, souvent avec l'aide d'un médicament dont j'ai malheureusement oublié le nom. Mais là, non. Ça n'est pas passé. Non seulement la douleur est devenue terriblement insupportable, mais elle ne montrait aucun signe de rémission, au contraire. Entre Noël et le Jour de l'An, j'ai eu beaucoup de cours à encadrer, et je m'y suis rendu en avançant plié en deux comme un vieux bossu et en faisant des pauses tous les cinquante mètres. J'ai peut-être l'air de prendre ça à la rigolade, mais je vous jure que je n'exagère pas. En vérité, ma souffrance était telle qu'elle m'obnubilait, et que je ne pouvais penser à rien d'autre. Même réfléchir était devenu trop difficile pour moi.
Après le Jour de l'An, la plupart des services - y compris les services médicaux - et des magasins - y compris les pharmacies - sont en arrêt pendant plusieurs jours, il m'a donc fallu patienter. Et patienter quand on a une aiguille à tricoter géante qui vous rentre dans les reins et qui descend dans toute la jambe en vous crevant la hanche, la cuisse, le genou et le mollet pour aller se planter jusque dans votre cheville, je peux vous dire que ça use le moral.

Quand j'ai enfin pu consulter un orthopédiste, celui-ci m'a fait passer une IRM et m'a prescrit un traitement, soi-disant super fort. Il y a une chose intéressante avec les médicaments japonais : la plupart des expatriés connaissent leur inefficacité, et pourtant ces médicaments s'avèrent tout à fait efficaces sur les Japonais, voilà qui est étrange. A l'inverse, les Japonais qui viennent en France, pour peu qu'ils aient
 été mis en garde par leurs compatriotes venus avant eux, emportent dans leurs bagages leurs propres médicaments, car les nôtres leur donnent mal au crâne ou au ventre. Comment expliquer que nos traitements soient trop forts pour eux, et les leurs trop faibles pour nous ? J'ai posé la question à ma sœur ainée, qui travaille dans l'industrie pharmaceutique. Il semblerait qu'il n'y ait aucune explication rationnelle. Le dosage d'un produit pharmaceutique est en lien avec la corpulence du patient, pas avec son passeport, et, à part les sumôtori, les Japonais ne sont ni plus gros ni plus chétifs que les Occidentaux. Je me suis demandé s'il n'y avait pas là un phénomène proche de l'effet nocebo chez les Japonais, c'est-à-dire que le fait de croire qu'ils ingèrent une substance active (elle l'est, certes, mais normalement pas au point de créer de tels troubles) accentue leur ressenti. A l'opposé, je ne sais pas comment on pourrait nommer l'effet qui rend inactive une molécule chez les Occidentaux, juste parce qu'on la considère comme inactive. Serions-nous dotés du système digestif des autruches ?
Tout ça pour vous dire que si le docteur m'avait prescrit des bonbons à la place des médicaments, ça aurait au moins eu le mérite de me faire plaisir. En tout cas, ça n'aurait pas été moins efficace. Par ailleurs, quand vous achetez des médicaments au Japon, on ne vous vend pas la boite mais la dose exacte correspondant à la prescription. Pas question, donc, de doubler les doses, à moins de raccourcir la durée de votre traitement. Comme il devenait pénible d'arpenter les rues à quatre pattes, j'ai fini par acheter une canne, et je suis allé voir un ostéopathe. Comme beaucoup de monde, je croyais que l'ostéopathie était une variante de la kinésithéraphie, je ne savais pas encore que ses bénéfices n'étaient pas scientifiquement démontrés, et qu'il s'agissait là d'une médecine dite alternative, c'est-à-dire une pratique de charlatan. Et en effet, l'ostéopathe m'a un peu manipulé, étiré, vaguement massé pendant 45 minutes et ça n'a rien changé à mon martyre.

Un effet secondaire et imprévisible de mon handicap a été que je ne pouvais plus me raser. Quel rapport, me direz-vous. Eh bien pour se raser, il faut se tenir environ 10 minutes devant le lavabo, et qui plus est, penché en avant. Totalement impossible pour moi. J'ai donc laissé pousser ma barbe et mes cheveux pendant plusieurs semaines. Un jour, alors que je portais un pantalon noir dont un pan se rabat devant et donne l'effet d'une robe, je suis passé devant un miroir. J'ai vraiment eu un choc. Quand je me suis vu avec ma barbe grise, ma canne et ma robe noir, j'ai immédiatement eu l'image de l'abbé Pierre ! Même l'œil pervers, tout y était ! Il ne manquerait plus qu'un MeToo me tombe dessus...
Je suis retourné voir l'orthopédiste, qui était surpris de constater que ses bonbons avaient eu autant d'effet qu'une balle de revolver dans le thorax de la créature de Frankenstein. Il a donc de lui-même doublé les doses (il a dû comprendre que j'étais une autruche), en me disant qu'avec ce traitement de cheval, si mon mal ne disparaissait pas, il faudrait songer à une opération. J'ai répondu gloups.
Enfin, j'ai commencé à aller mieux. Ça n'a pas été fulgurant et je n'ai pas sauté de joie, d'ailleurs je n'ai pas sauté du tout, je ne pouvais pas, mais c'est vrai que j'ai commencé à moins souffrir, j'ai même réussi à me raser. Très heureux de retrouver une certaine mobilité, je suis retourné au kendô. Je n'avais pas pratiqué depuis début décembre et ça me manquait. Oh, je n'étais pas naïf quant à ma condition, et je savais bien que j'étais loin d'être au maximum de ma forme, mais j'avais juste envie de bouger. Je suis allé saluer le sensei et lui expliquer les raisons de mon absence, et lui dire que j'avais l'intention d'essayer de participer en douceur à l'entrainement, juste pour voir. J'ai ensuite commencé à faire, tout seul dans mon coin, quelques suburi, c'est-à-dire des exercices de base destinés à affirmer la technique. OK, pas de problème. Je suis ensuite passé aux haya-suburi, c'est-à-dire des mouvements plus rapides sollicitant une certaine vivacité des jambes. Là, j'ai bien remarqué que je n'étais pas stable du tout. Puis, toujours tout seul et toujours pour voir, j'ai lancé un men-uchi, c'est-à-dire le principal mouvement d'attaque, assez dynamique, visant l'adversaire à la tête. Et je me suis étalé par terre comme une crêpe. Ce qui se passe, c'est que pour lancer ce mouvement, il faut propulser le corps en avant en s'appuyant sur la jambe gauche. Or, les muscles de ma jambe gauche ont totalement fondu. Je ne pouvais rien faire. Au bout de dix minutes, je suis rentré chez moi, fin de l'entrainement de kendô.
En fait, comme je souffrais attrocement depuis décembre, je me suis appuyé le moins possible sur le côté gauche et, cette jambe travaillant donc peu, mes muscles ont diminué de volume. L'orthopédiste l'avait remarqué et il a mesuré la circonférence de mes cuisses : il a noté 5 cm de différence ! J'ai donc récemment entamé un programme de remusculation de mes jambes, et n'ai pas repris le kendô. Il faut que je patiente.
Voilà où j'en suis aujourd'hui. J'essaye d'aller au spa aussi souvent que possible. Les bains à jet massent assez puissamment, je pense que c'est bon pour le drainage lymphatique. Et je me force à aller dans le bain électrique. Kesako ? On est dans l'eau jusque sous les bras, assis dans une alcôve, et on reçoit des petites décharges électriques au niveau des reins, pile-poil là où mon mal prend sa source. Moi, j'appelle ça le bain Claude François. Les muscles se contractent, ça fait comme un massage sans contact. Je reconnais que ça, associé au jacuzzi et à d'autres douceurs relaxantes, ça porte ses fruits.
J'ai encore mal quand je marche, mais je n'ai plus besoin de la canne. On peut dire que je vais un tout petit peu mieux de jour en jour, mais ce n'est pas flagant. La douleur permanente m'avait cruellement sapé le moral, et là aussi, je remonte la pente, même si j'ai encore parfois des coups de mou.

Comme vous le voyez, pour moi, la période des fêtes, ça n'a pas été la fête. Rassurez-vous, il y a tout de même eu de bons moments. Par exemple, ma sœur m'a envoyé un colis pour Noël, et parmi les cadeaux, j'ai trouvé un vrai et beau camembert de Normandie ! Et comme le colis a mis beaucoup de temps à arriver, il était bien fait et bien coulant, le clacos ! A travers lui, on pouvait humer la terre et les vaches ! Voilà qui a fait mon bonheur pendant une semaine. Et au registre gastronomique, j'ai également pu prendre ma revanche de la galette des rois ! 
Figurez-vous que dans les boulangeries Paul (il y en a plusieurs à Tōkyō), on trouve une excellente galette, aussi bonne qu'en France. L'année dernière, je m'y étais pris trop tard pour en acheter une, et j'avais une frustration à assouvir. Et un Lulu qui rumine sa galette pendant un an, ça devient un vrai fauve ! Je n'ai pas acheté une part, j'ai acheté une galette entière pour moi tout seul ! J'ai essayé de me restreindre un peu afin que ma kanojo puisse y gouter aussi, mais à part ça, je l'ai dévorée comme un lion affamé (la galette, pas ma kanojo). Et comme je suis sauvage mais gentil quand même, j'avais caché la fève dans sa part (parce que cacher la fève dans sa propre part, ça fait pas une grosse surprise).

Voilà donc pourquoi je ne vous ai rien raconté de mon hiver : je n'avais rien à raconter. Ne pouvant lever un pied sans gémir de douleur, j'ai passé le plus clair de mon temps sous mon kotatsu (table basse chauffante) à me reposer. Et puis de toute façon, le kotatsu, c'est un de mes grands plaisirs de l'hiver au Japon, alors il ne fallait pas m'offrir un meilleur prétexte pour m'y blottir. Je reconnais que cet hiver est le moins froid que j'ai connu depuis que je suis ici, mais je ne suis pas encore décidé à sortir de mon hibernation, et c'est pourquoi je vous écris ces mots tout en laissant cette confortable et rassurante chaleur m'envelopper les jambes. Mes mots d'hiver.

lundi 2 décembre 2024

Le lac Suwa

 Frustré de ne pas avoir pu partir cet été, j'étais resté sur une promesse de repos non tenue et ce sentiment nourrissait en moi une impression d'entracte estivale inaboutie, comme un repas sans dessert. J'ai donc décidé de couper tardivement avec mon rythme en m'éloignant un peu de la capitale pour souffler. Souffler. La différence de température entre octobre et novembre étant impressionnante, ce petit break m'a en effet permis de faire le deuil de la belle saison pour me préparer aux rigueurs hivernales qui s'annoncent.

Le lac Suwa, ou Suwako, se trouve dans la préfecture de Nagano, à 3 heures de car de Tōkyō. Très peu connu des étrangers, il s'agit pourtant d'un lieu de villégiature réputé auprès des Japonais. Un festival, en particulier, fait sa célébrité : il s'agit d'une sorte de course où des hommes dévalent la montagne en chevauchant des troncs d'arbres. Cet évènement doit être impressionnant, et j'aimerais bien y assister, un jour, mais il est aussi controversé pour sa dangerosité, car les blessés graves et même les accidents mortels ne sont pas rares. Ceci dit, on vient aussi - et surtout - à Suwako pour savourer le calme qui entoure le lac. Au cœur de l'hiver, les eaux se figent, sculptant de magnifiques vagues glacées. En automne, ce sont les couleurs de la végétation, les fameux kôyô, qui teintent de toutes les nuances de rouge, d'orange et de jaune les reliefs alentours, comme des boules de coton coloré qu'on aurait parsemées sur le paysage.

Suwako est situé à environ 700 mètres d'altitude, et même si ce n'est pas encore la haute montagne, l'air y est nettement plus vif qu'en plaine, surtout quand le vent sec et mordant sévit, comme au jour de mon arrivée.
J'avais réservé dans un magnifique hôtel-ryokan, et en pénétrant dans le hall d'accueil, je me suis dit un instant que le standing était bien plus élevé que ce à quoi je suis habitué. La chambre, dans le parfait style traditionnel, était vaste et claire, munie d'une immense fenêtre - qui remplaçait pratiquement le quatrième mur - ouvrant sur le lac. Le onsen aux couleurs sombres était équipé d'un petit sauna que j'ai savouré autant que j'ai pu. Dans le vestiaire, un distributeur de jus de coing (pas tout à fait le même coing qu'en France, du coing de Chine) permettait de se réhydrater en faisant le plein de vitamines et autres nutriments détoxifiants.

L'hôtel proposait également des massages, ce qui tombait à point étant donné mon besoin de décompresser. Certes, la thérapeute s'est appliquée à me briser le corps en mille morceaux, mais je n'ai pas regretté car il fallait au moins ça pour me libérer de mes tensions.
Le lendemain, il a plu toute la journée, pas la moindre éclarcie pour compenser l'air givré qui me paralysait les os. Qu'à cela ne tienne, j'ai fait un tour en bateau sur le lac, ouvrant grand mes alvéoles pour faire le plein de fraicheur régénératrice. Inspirer. Les rives du lac regorgent de musées d'art et d'artisanat, et ma kanojo étant une fan d'Emile Gallé, nous sommes allés visiter le musée Kitazawa qui lui est consacré. Dans une région aussi reculée, je m'attendais à ne trouver qu'une modeste exposition, et j'ai donc été surpris par la taille de la collection. J'ai encore visité deux ou trois autres sites hétéroclites avant de rentrer me mettre au chaud.

Le restaurant de l'hôtel était tout aussi haut de gamme que le reste. Uniquement composés de produits locaux et de saison, alliant cuisine traditionnelle et inspiration moderne, tous les repas étaient d'un raffinement émouvant.
Repu de nourriture saine et totalement relaxé, j'ai pu dormir à poings fermés, et j'ai réellement senti mon stress s'évacuer. Je les méritais bien, ces vacances d'été en retard. Il est temps de songer à mes vacances d'hiver.

Souffler, inspirer. Respirer, donc.
J'ai résumé pour vous mon automne à ce séjour à Suwako, afin de ne pas m'éparpiller dans mes récits, mais j'aurais pu aussi vous parler des derniers bon-odori, qui se sont prolongés jusqu'à mi-octobre, ou d'une petite fête de quartier où je suis allé écouter ma kanojo chanter avec son groupe de gospel, et où j'ai également entendu des chants traditionnels de pompiers ; j'aurais pu vous décrire les projections que je suis allé voir sur les murs de l'hôtel de ville de Tōkyō, ou encore la sublime exposition/projection évoquant les Impressionnistes et le Japonisme ; j'aurais pu par ailleurs vous raconter mes galères d'ordinateur qui sont venues compliquer mon mois de novembre, mais tout ça et d'autres choses encore, c'est la vie qui passe. Et "les illusions de la vie tombent une à une comme en automne les feuilles de l'arbre" (John Petit-Senn).













jeudi 24 octobre 2024

Avec le temps

 Ginza est un quartier d'affaires au cœur de la capitale, où les immeubles flambant neufs donnent à la cité une image d'ultra-modernité. Il survit pourtant, au milieu de ces blocs de verre et de fer, un ilot de nostalgie, vestige d'un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaitre. C'est l'immeuble Okuno, ou Okuno building.


Construit au début des années 30, ce bâtiment était à l'époque, lui aussi, considéré comme ultra-moderne, non seulement du fait de sa structure métallique qui lui permettait de résister aux séismes, mais aussi de son ascenseur, équipement nouveau et encore rare.

Malgré l'évolution permanente des normes antiincendies et antisismiques, l'immeuble a miraculeusement réussi à sauver sa peau alors qu'autour, des constructions de plus en plus hautes, lumineuses et sécurisées s'aggloméraient comme sur le théâtre d'une expérience baroquement futuriste.
Au début des années 2000, le vaillant vieillard était toujours debout, et, ses habitants séculaires déménageant les uns après les autres vers une résidence céleste bien plus élevée que les immeubles alentour, et sans doute plus paisible, ce sont des galeries d'art qui se sont installées dans ce qui furent des appartements. L'excellente idée qu'ont eue les nouveaux occupants est de ne pas avoir cherché à moderniser les lieux. Certes, quelques aménagements ont été réalisés ça et là, en particulier dans lesdits appartements, mais toutes les parties communes sont restées telles quelles. Il est par exemple toujours possible d'emprunter l'ascenseur, dont les grilles se ferment manuellement. La peinture n'a pas été refaite depuis des lustres, et s'écaille comme si le bâtiment était à l'abandon. Le lino non plus n'a pas été changé et la trace des millions de pas évoque des lignes de vies invisibles qui sont passées par là des millions de fois.
Ainsi, l'immeuble est non seulement le témoin d'un temps révolu, mais aussi le témoin du temps qui s'écoule. Le site est enveloppé d'un charme vétuste et à déambuler dans ces couloirs, on en vient à se demander si on est un train de visiter une maison fantôme, ou bien si ce sont nous, les fantômes.


On ne peut visiter l'immeuble Okuno que les jours d'ouverture au public, c'est gratuit, et malgré la renommée du site, les promeneurs ne se bousculent pas. Outre les galeries d'art et d'artisanat, donc, on y trouve aussi de petites boutiques d'antiquités très rares et très chères. Décidément, le passé est un luxe qu'il est bon de considérer quelques instants. Arrêter le temps. S'arrêter.










mardi 10 septembre 2024

Alors on danse

 L'année dernière, je vous ai déjà raconté en long et en large le bon-odori, et je vais essayer de ne pas me répéter. Car cet été encore, je suis allé danser dans les natsu-matsuri, ce qui m'a permis de me plonger plus profondément dans ce pan de la culture insulaire. Il faut dire que, ne prenant pas de vacances, la danse est la meilleure échappatoire qui s'offre à moi pour briser ma cadence de travail, comme un contrepoint à la redondance des jours. Un autre rythme, la nuit tombée.


A Noël, je décore mon appartement de guirlandes et de boules on ne peut plus traditionnelles, et cet été, je l'ai décoré aux couleurs des matsuri : calicots typiques des yatai (stands de nourriture), yaki-soba, takoyaki ou kakigōri, et puis pastèque, poissons rouges, veste de matsuri, cochon à encens, lampions, etc. Ainsi, même en étant chez moi, j'avais déjà le cœur en fête.
Mais j'avais beau écouter en boucle les chansons des matsuri, ça ne suffisait pas, évidemment. Tous les weekends, je me suis donc rendu dans différents quartiers, certains que je connaissais, d'autres nouveaux, multipliant les découvertes.

Parmi les expériences renouvelées, je suis par exemple retourné au matsuri d'Edogawadai, à côté de chez moi. J'y ai croisé quelques anciennes élèves de Gyōsei, c'était sympa, même si certaines se rappelaient de moi bien plus que je ne me rappelais d'elles. Edogawadai n'est pas un matsuri très traditionnel. Certes, on avait bien les yatai et la yagura (estrade), mais la sélection musicale, si elle contenait effectivement quelques classiques du bon-odori, comme Tōky
ō ondo, comportait surtout des morceaux plus modernes, comme YMCA (oui, c'est très relatif quand je dis "moderne"). L'ambiance était particulièrement jeune, on se serait un peu cru dans une discothèque à ciel ouvert.
Je suis aussi retourné à Nerima, dans le tout petit matsuri où ils nous avaient accueillis si chaleureusement, ma demoiselle et moi, au point de nous faire monter sur la yagura. Cette année encore, on y a eu droit (non, je n'ai pas les images !), et comme ils sont toujours aussi gentils, on y est allés deux jours de suite, le samedi et le dimanche.
Dans les expériences nouvelles, je suis allé à un matsuri organisé sur le toit d'un grand magasin. Je pense que c'était avant tout une grosse opération commerciale, mais le matsuri était malgré tout assez traditionnel, et en plus, il y avait des brumisateurs géants, très rafraichissants.

Je me suis également rendu dans un matsuri qui rassemblait essentiellement des habitués, et qui se déroulait sous une autoroute ! Celui-ci, on ne pouvait pas le trouver par hasard en sortant du métro ou en faisant ses courses. De plus, les danses qu'on y pratiquait étaient assez complexes, difficilement accessibles aux débutants, et par ailleurs, la plupart des danseurs étaient incroyablement doués. Avec un tel haut niveau, je n'ai pas vraiment pu m'intégrer dans la ronde, mais je n'ai pas regretté pour autant d'être venu, car malgré l'étrange austérité du site, c'était vraiment magnifique à regarder.
Bien sûr, il y a eu quelques ratés.
Je pense par exemple au matsuri de Sugamo, où au bout de dix minutes, un orage terrible a soudainement éclaté et il s'est mis à pleuvoir des hallebardes, faisant fuir tout le monde dans la panique. Du coup, l'évènement a naturellement été annulé. Mais pas de problème : comme on était samedi soir, on a pu se rattraper le dimanche soir, au sec cette fois-ci.
Le matsuri le plus frustrant de cette année, je crois que c'était celui de Jimbōchō. Le comité organisateur, sans doute un peu fauché, n'avait pas cru bon d'investir dans une sono qui tient la route. La sono n'a donc pas tenu la route. En urgence, il a fallu trouver une solution de rechange : ils ont diffusé les musiques sur un téléphone portable, et placé des micros face au haut-parleur de ce téléphone ! Ai-je besoin de vous décrire la qualité du son ? On reconnaissait à peine les morceaux, et quand les musiciens frappaient le taiko (tambour), on n'entendait plus qu'une cacophonie innommable. En plus, de tous les matsuri que j'ai connus, ces joueurs de taiko étaient les pires que j'ai jamais vus, on aurait cru leur première leçon, et rares étaient les moments où ils jouaient en rythme. En fait, c'était tellement pourri que c'en était drôle. J'ai bien ri mais quand même, je ne retournerai pas à Jimbōchō l'année prochaine.
Concernant les taiko, justement, il y a toujours un moment où les danses se suspendent pour laisser place à une démo, et c'est souvent époustouflant. Cette année, la démonstration, le concert plutôt devrais-je dire, le plus incroyable auquel j'ai assisté, c'était à Suitengūmae, au matsuri sous l'autoroute, décidément d'une très haute teneur. Vous trouverez quelques images plus bas. Dans cette petite vidéo, je n'ai pas voulu vous montrer des échantillons représentatifs comme l'année dernière (parce que justement, je l'ai déjà fait l'année dernière), mais j'ai laissé tel quel les moments que j'ai enregistrés, parce que le taiko, ça s'apprécie surtout comme ça, dans la longueur et le développement.

Il y a une autre tradition, lors des natsu-matsuri, dont je ne crois pas vous avoir déjà parlé, ce sont les mini feux d'artifice. Le japonais utilise le même mot que pour les feux d'artifice qu'on projette vers le ciel, mais ceux des matsuri se tiennent à la main. Ce sont surtout les enfants qui adorent ça, mais les adultes 
aussi s'amusent avec. On allume une tige en papier, qui se consume en produisant des étincelles. On n'en trouve pas partout, mais j'ai vu des jeunes dans un parc près de chez moi qui en faisaient bruler, c'était drôlement beau. Au matsuri de Jimbōchō, le comité en avait acheté une grande quantité qu'ils ont distribuée aux enfants (c'était donc là qu'était passé leur budget !), instants magiques que d'assister au spectacle des étincelles dans les yeux des petits. Ils ne pouvaient quand même pas se planter sur tout, dans ce matsuri !
En ce qui concerne les musiques, on retrouve bien entendu les classiques, de Tanko bushi à Kawauchi otokobushi, mon préféré du moment, et des chansons pop. Vous vous souvenez peut-être que la nouveauté de l'année dernière, c'était une vieille chanson de Boney M, Bahama Mama. On a pu l'entendre encore par-ci par-là cette année, mais les organisateurs avaient sans doute décidé de faire dans la surenchère du kitsch, et le "nouveau" morceau (qui tournait quasiment en boucle au matsuri de Shinjuku), c'était Livin' On A Prayer de Bon Jovi. Oh my god, que cette musique est laide ! Autant je m'amusais bien sur Boney M, autant là, ça m'a donné un peu d'acné. Heureusement que je n'ai pas parié mes couilles que je ne danserai jamais sur du Bon Jovi, mais ça m'a rappelé à quel point il ne faut pas se prendre au sérieux. Le bon-odori, c'est une fête populaire, pas un bal de monsieur l'ambassadeur.
Autre nouveauté : une chanson issue d'une attraction de Disneyland Tokyo, Jamboree Mickey. Sur un rythme frénétique, une chorégraphie qui ne l'est pas moins vous épuise en trente secondes. J'ai essayé de suivre, en vain. A se demander si tous les danseurs, enfants compris, n'avaient pas inhalé nasalement des substances énergisantes interdites. Je vous mets le lien (cliquez ci-dessus sur le titre de la chanson), en espérant que vous y aurez accès depuis votre zone géographique. Si vous parvenez à refaire toute la chorégraphie, envoyez-moi la vidéo, s'il vous plait, ça m'intéresse vraiment.
Enfin, on a exhumé une pépite des années 90, Matsuken Samba de Ken Matsudaira, une chanson très festive, qui s'accorde bien, selon moi, avec l'atmosphère des matsuri. En dansant, tout le monde affichait un grand sourire, on sentait le bonheur de faire les fous tous ensemble, un de mes grands souvenirs de cet été.
Et puisque c'est bien ça dont il s'agit, parlons un peu des danses.
L'année dernière, j'avais commencé à suivre des cours avec une association, la Kōchōkai, mais le niveau était vraiment trop élevé pour moi, et après m'être échiné pendant des mois à essayer d'améliorer ma grâce pas du tout naturelle, j'ai laissé tomber. Après tout, les chorégraphies qu'on apprenait là-bas étaient réservées aux initiés, dont je ne fais pas partie, et ne sont dansées qu'en de rares occasions. J'ai préféré me concentrer sur les chorégraphies les plus courantes, en apprenant sur le tas, comme les locaux. Les années précédentes, j'étais très réticent à l'idée de me lancer comme ça, mais j'ai pris confiance en moi, et je maitrise maintenant suffisamment de danses pour me permettre d'en estropier quelques-unes. Si je ruinais toutes les danses, j'aurais sans doute honte, mais comme je me débrouille pas trop mal sur plusieurs morceaux, on ne peut pas me soupçonner de me moquer des traditions japonaises. En fait, j'ai le sentiment d'avoir découvert là le véritable esprit du bon-odori. Le vrai plaisir n'est pas tant de danser sur les chansons qu'on connait, mais d'apprendre de nouvelles danses, et de les répéter jusqu'à ce que ça devienne beau. On regarde les autres faire, on copie les plus doués, et petit à petit, on intègre et on s'approprie les mouvements. Quand on est à l'aise, on peut tenter des gestes plus amples, de petites ornementations des mains, des balancements de la tête, voire même, on peut chantonner en dansant (mais pas du Bon Jovi). Quand on y arrive, c'est là qu'on s'amuse le plus.
Pour apprendre les chorégraphies qui demandent plus de travail, ou si, comme moi, on n'est pas un danseur né et qu'on a besoin de beaucoup répéter afin de ne pas donner l'impression de faire la danse de Saint-Guy, on peut trouver des tas de vidéos sur YouTube. Et puisque votre humble serviteur a trainé ses guêtres dans tout le nord de Tōkyō depuis le début de l'été, il n'est pas impossible que vous voyez ma trombine passer sur certaines de ces vidéos, comme sur celle-ci par exemple (attention, c'est très court, de 2'30 à 2'50 !) :


A force de fréquenter les matsuri, on finit par repérer certaines têtes. Pas précisément dans cette vidéo, mais de ci de là, j'ai repéré un couple de garçons qui dansent avec beaucoup d'élégance, il y a ce sportif qui danse comme s'il faisait un marathon, il y a cette dame que je regarde toujours parce qu'elle me sert de modèle, et puis un jour, j'ai même rencontré un des professeurs de la Kōchōkai, l'association où je prenais des cours !
Ce que je n'avais pas réalisé, c'est que, logiquement, à montrer mon museau partout, j'ai moi aussi fini par être repéré. Un jour que ma demoiselle et moi dansions à Nerima, une jeune fille seule dansait près de nous, et nous avons échangé quelques mots. Que ne fut pas ma surprise quand elle nous a dit : "Ah, vous deux, je vous avais déjà vus à l'asagao-matsuri de Uguisudani ! Je vous avais remarqués parce que vous dansez très bien !" Quelle étrange sensation que de se faire reconnaitre dans la plus grande ville du monde ! Tant pis pour l'humilité, mais je dois confesser avoir ressenti une certaine fierté, toutefois aussitôt relativisée par la ferme conviction que je ne danse pas si bien que ça. N'allez pas imaginer que je suis devenu célèbre dans les natsu-matsuri ou que je suis un danseur hors-pair. Juste, je me fais plaisir. Et ce plaisir, je souhaite vous le transmettre autant que possible, à travers mes mots et mes images.

Afin de ne pas refaire la même vidéo que l'année dernière, j'ai tenté un style différent, j'espère que ça vous plaira.
Voici la vidéo des taiko.
Et puisque j'ai pris des centaines de photos, je vous en propose une sélection dans ce diaporama.



mardi 3 septembre 2024

L'été en pente douce

 L'été n'est pas encore terminé, mais la haute saison s'éteint doucement, laissant la place à celle des typhons, qui arrivent les uns après les autres. Il fait toujours très chaud, mais ce n'est pas moi qui vais m'en plaindre. J'ai choisi en toute connaissance d'habiter dans une région du globe où les mois de juillet et d'aout sont torrides, et même si c'est parfois difficile, j'assume. Laissez-moi vous raconter un peu cet été 2024. Et comme j'ai envie de vous raconter plein de choses, ça va être un peu long, alors posez-vous et prenez votre temps. C'est l'été !


Dès le mois de juin, j'ai cessé de dormir dans mon lit pour dormir sur mon lit, et assez rapidement, avec le ventilateur braqué sur moi, fenêtres grandes ouvertes. Je n'aime pas beaucoup le climatiseur, car l'idée de respirer un air artificiel m'est assez désagréable. Ceci dit, il m'est arrivé de craquer au milieu de la nuit. Le ventilateur, brassant de l'air chaud, ne suffit pas toujours à nous rafraichir, et quand on se réveille en sueur à 2 heures du matin, l'oreiller trempé, il faut parfois se résoudre à fermer les fenêtres et allumer l'air conditionné pour trouver le sommeil et être capable de travailler le lendemain.

J'ai pris l'habitude, avant de me coucher, de sortir sur mon balcon prendre l'air quelques minutes. Un soir, savourant la douceur de la brise apportant une relative fraicheur (comparé à l'intérieur de l'appartement), je me suis dit que l'idéal serait de dormir sur mon balcon. Après tout, pourquoi pas ? Eh oui, pourquoi pas ! Hop ! j'ai sorti mon futon, mon oreiller et ma couette, et j'ai dormi à la belle étoile ! Comme quand j'étais petit, dans le jardin de ma grand-mère, en admirant la Lune et les astres scintillants. Merveilleux. J'avais disposé de l'encens répulsif contre les moustiques, et pas un seul n'est venu m'embêter. Il parait d'ailleurs qu'il y avait moins de moustiques, cette année, à cause de la chaleur extrême. J'ai vu aussi beaucoup moins de mantes religieuses. C'est dommage ; c'est beau, une mante religieuse. Vous savez quoi ? J'ai super bien dormi, dehors. A tel point que j'ai renouvelé l'expérience à deux ou trois reprises. Pas trop chaud, pas trop froid, vraiment parfait. J'ai adoré.
S'il est difficile de se passer totalement de la clim', il est absolument impossible de se passer d'un ventilateur. Ce serait comme se priver de chauffage en plein hiver. Dans la rue, dans le train, beaucoup de personnes sont munies d'un mini-ventilateur portable, qu'elles tiennent face à leur visage pour essayer de ne pas fondre sur place. En ce qui me concerne, je préfère l'élégance du geste de l'éventail. J'en ai toujours un dans mon sac. On voit aussi de plus en plus des sortes de gros colliers qui vous maintiennent la nuque au frais. Ça se présente comme ces blocs qu'on met dans la glacière, mais en forme de boudin arrondi. Je n'ai jamais essayé, mais ça doit être pas mal. Dans le train par contre, sur certaines lignes, la clim' est parfois beaucoup trop forte, et même si le froid soudain qui vous saisit quand vous pénétrez dans le wagon peut sur le coup sembler le bienvenu, on se retrouve rapidement à greloter, surtout si on est déjà dégoulinant de transpiration. C'est à tel point qu'on trouve maintenant des wagons à la climatisation modérée, de façon à ne pas avoir l'impression d'entrer dans un réfrigérateur.
Pour se rafraichir, le mieux est encore d'aller à la piscine, mais je vous ai déjà raconté ça dans mon précédent article, je ne vais pas revenir sur ce sujet.

Il y a aussi les salles de cinéma, climatisées, ça va de soi. Je suis allé passer une nuit dans mon cinéma favori, à Ikebukuro, où sont diffusés des films qu'on ne voit pas ailleurs en général. Des vieux films français, des films de monstres japonais, tout ce qu'on appelle le cinéma de genre, tendance art et essai. Là, c'était trois films d'horreur, de 23h à 5h30, vraiment excellents. Je ne connaissais pas l'actrice anglaise Mia Goth, elle est époustouflante (si vous avez l'occasion, regardez donc Pearl). Par contre, pour enchainer avec une leçon en ligne une fois rentré chez moi le matin, c'était moins évident. Au cinéma, j'ai surtout vu un film japonais que je vous recommande chaudement : Mononoke (à ne pas confondre avec Princesse Mononoke de Hayao Miyazaki). Il s'agit de la déclinaison ciné d'une série télé, et on a rarement vu des images d'une telle beauté dans un dessin animé japonais. A chaque plan, on a envie de demander au projectionniste de faire un arrêt sur image pour se perdre dans les milliers de détails. Les couleurs vives sont étourdissantes, les décors, plus symboliques que réalistes, nous plongent dans un imaginaire totalement onirique, la poésie qui nait de l'ensemble est envoutante.

Chercher le frais, ça peut aussi se faire en se rapprochant de l'océan. Pour moi, l'été est synonyme de mer, et chaque année, je m'offre une journée de break sur la plage la plus près de chez moi (non : la moins loin !). C'est un peu compliqué parce qu'il n'y a pratiquement pas de bus, et depuis la gare, il faut effectuer les 10 derniers kilomètres en autostop. A
lors que le stop n'est pas du tout dans la culture locale, j'ai rarement galéré, et discuter avec des gens du coin est toujours sympa. Même des femmes seules acceptent de me prendre, et certaines vont jusqu'à faire un détour de plusieurs kilomètres pour m'emmener à destination. Je ne reste pas forcément très longtemps sur le sable. J'ai juste besoin de me poser paisiblement, de jouer un peu avec les vagues, de sentir l'iode, d'écouter le grondement des rouleaux. Cette année, j'y suis allé en semaine, il n'y avait donc presque personne, les bars provisoires étaient en cours de démontage, ça sentait la fin de saison, un petit parfum de nostalgie, triste et doux. Et avant de rentrer, j'aime aller manger des fruits de mer dans un restaurant calme et lumineux, en regardant l'horizon azur. Mes rituels. Alors que le ciel assez nuageux le matin était passé à légèrement voilé durant la journée, me permettant de profiter du soleil et de prendre quelques couleurs, en arrivant chez moi, le temps s'est soudainement obscurci et il s'est mis à tomber des trombes, prémices du typhon qui s'approchait. J'ai vraiment eu de la chance, ce jour-là.

Côté kendō, le trimestre a été clôturé par une petite cérémonie où les enfants ont reçu leurs distinctions (grade ou compétition). Après, comme l'année dernière, ils ont cassé des pastèques, que nous avons ensuite mangé dans une ambiance familiale et chaleureuse. Pour autant, les entrainements de kendō ne s'arrêtent pas pendant l'été, mais pour éviter les grosses chaleurs, on pratique le asa-geiko, littéralement "entrainement du matin", c'est-à-dire de 6h à 7h. Il faut être motivé mais c'est super agréable. Et le 1er septembre, la rentrée a été marquée par un barbecue, dans une ambiance toujours aussi familiale et chaleureuse.



Avec tout ça, on pourrait penser que je me suis bien reposé cet été. En vérité, il n'en est rien, j'ai continué à travailler comme d'habitude. J'ai même travaillé le dimanche matin après mon entrainement de kendō, puisque j'avais bloqué mes samedis soirs pour aller danser (je vous raconterai ça plus tard). J'ai également encadré un stage intensif pendant trois jours, intéressant mais épuisant. Toutefois, j'avais réservé un court séjour dans le sud, histoire de souffler un coup, et je m'étais organisé pour me mettre en congé. Mais la veille du départ, ce que je pressentais et craignais est arrivé : séjour annulé pour cause de typhon. C'est un euphémisme de dire que j'étais vraiment dépité. Même si je m'y attendais, j'ai eu un choc en recevant le mail d'annulation. Trois jours de vacances, ça ne me semble pas une dinguerie, quand mes amis français prennent au moins deux semaines. Certes, je suis au Japon, mais rien ne m'oblige fondamentalement à me tatamiser ( = à devenir japonais), et le besoin de se reposer me semble humain, et pas forcément lié à ma nationalité. Du coup, j'ai passé la journée du lendemain coincé chez moi, à broyer un noir qui n'avait rien à envier à celui du ciel tourmenté, tempêtueux et détrempé. J'ai pensé à mon ami d'enfance qui s'est fait enlever un poumon, à une amie très chère qui s'est fait enlever un sein, et je me suis dit qu'on ne sait pas ce qui peut m'arriver demain. Même si j'adore mon boulot, j'ai aussi besoin de m'en éloigner pour pouvoir profiter pleinement de la vie avant de mourir. Une vie, une seule.
J'ai reporté ce séjour d'un mois, mais septembre étant également riche en typhons, rien ne garantit que je pourrai partir. Si je pars, je vous raconterai, sinon, je n'aurai rien à raconter.

Le typhon passé, le soleil est revenu cogner dur. Puisque je m'étais mis en congé, autant essayer d'en profiter, et j'ai enfourché mon vélo. J'ai refait la balade que j'avais faite il y a trois ans, jusqu'à la baie de Tōkyō. C'est toujours aussi sympa et terriblement éprouvant. Mais malgré le plaisir de pédaler, je ne pouvais me défaire d'une certaine amertume en songeant à mes vacances escamotées.
J'aurais tellement, tellement aimé m'échapper. Mais non, pas le choix. Pas toujours de la chance.
Alors on danse.
Mais ça, ce sera pour un prochain billet.

Il y a quelque chose que je n'aimais pas du tout en France, c'est que je trouvais que l'été ressemblait au printemps, et que le printemps ressemblait à l'hiver, et que l'hiver ressemblait à l'automne. Au Japon, les saisons sont si marquées que le temps qui fait nous fait sensiblement éprouver le temps qui passe. Une vie, une seule.

Vous vous souvenez de votre oncle ou du cousin de votre grand-père, qui revenait d'un voyage à Jakarta ou à Chicago, quand vous étiez petits ? On fermait les rideaux et il nous faisait une soirée diapo. Un pêle-mêle un peu foireux comme ça, c'est ce que je vous propose de découvrir ici.




samedi 17 août 2024

La piscine

 J'ai longtemps hésité avant d'écrire ce billet, parce que je n'avais que des choses négatives à dire sur la façon de faire japonaise, et que je ne voulais pas trop passer pour un expatrié qui critique sa culture d'accueil, comme un Occidental aux réflexes colonisateurs qui ne voit le monde qu'à travers le prisme de son nombril élevé au rang de référent idéal. La raison qui me pousse à finalement rédiger cet article n'est pas que j'ai enfin des choses positives à dire sur le sujet qui m'amène aujourd'hui, mais au contraire encore plus de choses négatives. Il faut bien que je passe ma frustration quelque part, que ce blog serve aussi à ça !

Reprenons au début.
J'adore l'eau, j'adore nager, et ce depuis tout petit. J'adore le contact de l'eau sur ma peau, j'adore la légèreté des mouvements que permet cette espèce d'apesanteur, j'adore cette fluidité de l'onde. Manque de bol : il n'y a pas de piscine municipale à Nagareyama. Enfin si, il y en a plusieurs, mais elles n'ont que des bassins extérieurs. C'est super en été, nager en plein soleil, le pied. Mais en été seulement. Les piscines de ma ville ne sont donc ouvertes que deux mois sur douze, c'est pas beaucoup. Franchement, ça ne me ferait pas peur de nager en extérieur en hiver, du moment que l'eau est chauffée. Je l'ai souvent fait les dimanches matins à Villejuif, alors que le Soleil se levait à peine, et que la surface du bassin était recouverte d'une douce brume vaporeuse. Mais ici, non. A partir de début juillet, je consacre donc la majorité de mes créneaux libres à aller nager, et j'en profite au maximum jusqu'à fin aout. La première grosse différence entre la France et le Japon, c'est qu'en France, vous restez à la piscine le temps que vous voulez. S'il y a des bassins extérieurs, il n'est pas rare qu'ils soient agrémentés d'aires de piquenique, et on peut donc y passer sa journée en famille ou entre amis, dans l'eau ou sur l'herbe, c'est la sortie du jour. Pas au Japon. Ici, l'établissement n'est ouvert que par tranches de 1h30. On ne peut donc profiter des installations que pendant cette durée. Ce qui ne veut pas dire pour autant qu'on peut nager pendant 1h30, parce qu'au bout de 40 minutes : coup de sifflet, tout le monde sort de l'eau car les maitres-nageurs doivent vérifier si personne ne reste collé au fond du bassin. On a donc une pause obligatoire de 10 minutes.
En fait, au Japon, la natation, ou même le simple fait de s'amuser dans l'eau, sont considérés comme des activités à haut risque, et le principe de précaution y est appliqué d'une façon qui, à nous Occidentaux, parait pour le moins excessive. Déjà, la profondeur maximum est d'environ 1,50 m, ce qui limite fortement les risques de noyade. On ne peut donc pas plonger, et de toute façon, c'est interdit, et même sauter, c'est interdit. Et si par malheur vous vous asseyez sur le bord du bassin avec l'intention manifeste de vous glisser dans l'eau, un maitre-nageur vous rappellera à l'ordre : c'est interdit. Vous devez obligatoirement utiliser l'échelle. Du coup, même par curiosité culturelle, je n'ai jamais essayé de sortir de l'eau autrement que par l'échelle, pour voir ce qu'on me dirait.
A part ça, c'est à peu près comme en France. Il y a deux lignes pour ceux qui souhaitent faire des longueurs (une ligne pour l'aller, une pour le retour), le reste du bassin étant dédié à ceux - les enfants, principalement - qui veulent s'amuser. Il n'est pas rare que je sois le seul, ou peu s'en faut, à faire des longueurs.
Au début, j'ai été très surpris en découvrant toutes ces règles nouvelles pour moi, mais je les ai assimilées comme une partie de la culture japonaise. Maintenant, j'ai mes habitudes. J'arrive à l'ouverture, je dis bonjour-bonjour tout sourire-sourire aux maitres-nageurs (qui me connaissent, puisque je suis en général le seul Occidental), et ils me répondent bonjour-bonjour tout sourire-sourire aussi. Je nage un kilomètre en alternant 100 mètres brasse et 100 mètres crawl, puis je fais une longueur en apnée, je reviens en brasse tranquille, et c'est tout. Je m'en vais en disant merci-merci tout sourire-sourire, et on me répond merci-merci tout sourire-sourire aussi. Je ne discute avec personne, ni ne m'attarde sur les bords du bassin. Je nage sans chercher la performance (j'ai toujours mis 25 minutes pour effectuer mon kilomètre), je nage juste parce que ça me fait du bien. Je nage pour faire circuler le sang dans mes veines et l'air dans mes poumons, pour faire bouger mes articulations, pour décrasser mes fibres musculaires. C'est la fatigue la plus saine que je connaisse. Je nage avec des paddles, ces espèces de plaquettes en plastique qui se fixent sur les mains pour mieux appuyer sur l'eau, et bien faire travailler les bras et les épaules. Une fois, je suis venu avec mes palmes pour faire travailler mes jambes, et j'ai bien sûr demandé l'autorisation avant de les utiliser, même si j'étais tout seul dans ma ligne d'eau ce jour-là. Le maitre-nageur n'avait jamais été confronté à cette requête, et ignorait lui-même si c'était autorisé, alors il est allé dans le bureau vérifier le règlement, et est revenu deux minutes plus tard en me disant que c'était autorisé si c'était des palmes en silicone et interdit si c'était des palmes en plastique. J'ai ouvert de grands yeux en regardant mes machins : silicone ou plastique ? Je n'en avais aucune idée. J'ai demandé au maitre-nageur, qui à son tour a ouvert de grands yeux. Puis il m'a regardé avec un petit sourire, et il m'a dit : "Bah, ça doit être du silicone, on va dire, hein..." Je vous raconte tout ça pour vous faire bien comprendre que le staff sait parfaitement que je n'emmerde personne. C'est important pour la suite.
Récemment, alors que je m'apprêtais à entamer mes longueurs, la maitre-nageuse est arrivée précipitamment vers moi toute gênée pour m'annoncer que je n'avais plus le droit d'utiliser mes paddles. J'ai dû faire une sale tête, à la fois surpris et dépité, parce que la maitre-nageuse était vraiment mal à l'aise, à joindre les mains en signe de prière, et à répéter "Excusez-moi, excusez-moi !" Je lui ai répondu que ce n'était pas de sa faute, et j'ai gentiment nagé à mains nues. Je n'ai pas eu l'occasion ensuite de parler avec elle, mais j'ai pu discuter avec un maitre-nageur. Voici, de mémoire, un résumé de notre conversation.
- Concernant cette nouvelle règle, au sujet de l'interdiction des paddles, c'est parce qu'il y a eu un accident ? Des problèmes ?
- Non, non, rien de tout ça.
Je me suis alors rappelé que souvent, les gens se plaignent de vous non pas directement à vous, mais à "qui de droit", et je me suis demandé si un petit vieux qui a l'habitude de nager à mes côtés ne se serait pas plaint pour une raison obscure, vexé, peut-être, que je nage plus vite que lui ou un truc comme ça. J'ai donc reformulé ma question plus précisément :
- Il y a eu des problèmes avec moi ?
- Non, non ! Pas du tout !
- Mais alors, c'est une nouvelle loi, c'est national ?
- Non, ça vient de la mairie de Nagareyama. Nous non plus, on n'a rien pigé. Le maire n'a jamais mis les pieds ici, nous ne l'avons jamais rencontré, on ne nous a pas consulté et il ne sait absolument pas comment ça se passe. Il prend ses décisions tout seul dans son bureau. C'est tombé comme ça, alors que tout se passait très bien.
Mhm, le maire, donc. Si vous avez suivi les épisodes précédents, vous aurez compris que cet imbécile est en bonne place pour devenir mon ennemi juré. Je ne sais pas où ce cher monsieur Izaki a pu entendre que les paddles étaient dangereuses au point qu'il fallait les interdire, mais c'est là que je m'interroge sur les excès du principe de précaution. Car même s'il y avait eu un problème, un blessé (quelqu'un qui se prend une paddle dans le nez et qui se met à saigner), est-ce que ça vaudrait la peine d'interdire totalement l'usage des paddles dans toute la ville ? Tous les jours, il y a des accidents de voiture, tous les jours il y a des gens qui meurent, c'est autre chose qu'un imaginaire nez qui saigne, est-ce qu'on interdit les voitures pour autant ? Honnêtement, je me sentais à deux doigts d'écrire au maire pour lui demander d'aller jusqu'au bout de sa logique et d'interdire les voitures à Nagareyama. Et puis je me suis rappelé que ma chère et tendre m'avait invité à me tenir tranquille, suite au caca nerveux que j'ai pondu quand on a rasé le petit bois devant mes fenêtres. Et puis c'est vrai que ça ne servirait à rien. Izaki a beau être un con fini, il a été élu et ne semble pas se placer dans une dynamique d'ouverture et de modération. Je n'ai pas entendu non plus qu'il avait prévu d'adapter le règlement aux nouvelles réalités, que ce fossile ignore. En effet, pour en revenir à la piscine, quand la température de l'air additionnée à la température de l'eau dépasse les 70°, les risques de coups de chaleurs sont trop élevés, et la piscine ferme. Or, ce qui était exceptionnel les années précédentes est devenu courant cette année. Au rythme où les choses vont avec l'accélération du réchauffement climatique, l'année prochaine, on risque de ne plus pouvoir utiliser du tout la piscine. La ville a beau être en plein "développement", on ne rase les arbres que pour construire des maisons individuelles, mais pas de biens communs, pas de piscine couverte, qui pourrait être ouverte toute l'année, pas de structure pour ombrager les bassins extérieurs. Ah, il y a un nouveau grand centre commercial qui a été construit. Où ça ? Juste à côté d'un autre grand centre commercial. Bravo, bravo, j'applaudis des quatre mains et des huit pieds, ça c'est une gestion drôlement pertinente de la ville, on voit comme il est intelligent, le bozo qui a décidé ça tout seul dans son bureau. Les fous au pouvoir.

Il faut bien reconnaitre qu'au jeu de la comparaison France/Japon, le Japon gagne sur beaucoup de points, mais pas sur celui de la piscine. Comme je le disais en introduction, je sais que ces derniers temps, dans mes récents articles, j'ai pu paraitre un peu trop critique vis-à-vis du Japon, distillant une opinion culturo-centrée qui risquerait de passer pour de l'intolérance. Contrairement à ce que mon ton chambreur pourrait laisser penser, j'ai conscience de la délicatesse de ma démarche et je me surveille de près, mais je crois que cette liberté que je m'accorde est le signe d'un certain recul, qui me permet de pointer plus facilement qu'auparavant non seulement les bons côtés mais aussi les questions problématiques de la société japonaise.
Pour finir sur une note plus sympa, et puisque je ne peux pas vous montrer de photo de la piscine et que mon maillot de bain est totalement inintéressant, voici un document vidéo qui devrait vous faire entrevoir les racines de mon amour pour la natation. Autrefois, au cinéma, avant le film, il y avait les actualités, régionales le plus souvent. Voici les actualités de Rouen, ma ville natale, aux alentours de 1973. Le petit trou du cul avec un peignoir à mon nom, celui qui nage avec sa mère, c'est moi. Plouf.