vendredi 23 avril 2021

La vallée de Hatonosu

Quand vous quittez Tôkyô vers l'ouest, vous arrivez très vite dans une zone montagneuse. Bien sûr, il y a le mont Fuji, mais avant de l'atteindre, les reliefs abrupts sont couverts de forêts et la nature exhale sauvagement son parfum de liberté. Pics et vallons promettent une multitude de paysages dépaysants pour le citadin qui s'y engouffre. C'est ainsi que j'ai pu faire l'ascension du mont Takao ou du mont Mitake, et plus récemment du mont Hinode, ou que j'ai pu parcourir le Okutama no mukashi michi, et je ne vous ai pas raconté toutes mes randonnées dans la région. En ce doux printemps, j'ai profité des beaux jours et de mon temps libre pour aller me balader dans la vallée de Hatonosu.
On pourrait traduire Hatonosu par nid de colombe, ou encore repère de pigeon mais ça sonne tout de suite moins sympa. Je ne sais pas bien quels oiseaux j'ai entendus, mais ils chantent à cœur joie, et ça fait déjà une belle ambiance sonore.

Comme on était en pleine semaine, en dehors des vacances scolaires, la petite ville de Kori, où le train m'a déposé de bon matin, était très calme, presque déserte. 
Pour suivre la vallée de Hatonosu, plusieurs itinéraires sont possibles, j'ai choisi le plus long, avide de verdure que j'étais. Je n'ai pas eu trop de difficulté pour trouver l'embouchure du chemin de randonnée, et c'est parti.

L'essentiel du sentier longe la rivière, d'une eau si limpide qu'on rêverait de s'y baigner si ce n'était pas interdit (en raison du barrage en amont, la montée des eaux peut être soudaine et dangereuse). Quelques petites cascades viennent compléter cette atmosphère montagneuse. Parfois, le chemin s'enfonce en forêt, et alors je me gorge à pleines narines de l'humus mêlé au pin, comme si chaque inhalation me rechargeait en énergie. Il ne s'agit pas de l'ascension d'une montagne puisqu'on ne quitte pas la vallée, mais certains passages sont cependant assez escarpés, et on doit parfois s'aider des mains pour gravir les pentes. Mais les difficultés sont vite avalées, et le trajet peut s'effectuer en moins de deux heures en marchant tranquillement.
Je n'ai croisé pratiquement personne pendant tout le long de ma balade, mais les deux derniers kilomètres rejoignent la civilisation et suivent une route assez fréquentée, et quand on vient de se plonger dans la nature si intensément, la présence des voitures se révèle assez pénible. Arrivé à Okutama, ma destination, je n'étais pas encore rassasié, et j'ai poussé jusqu'en haut d'un petit pic en empruntant un escalier impressionnant par sa raideur, pour aller me recueillir dans le sanctuaire perché au sommet. Au moment de la redescente, j'avais les jambes frêles, les muscles de mes cuisses commençaient à montrer des signes de fatigue, j'en avais enfin pour mon compte.
Mais comme il était encore assez tôt, j'ai décidé de profiter des onsen d'Okutama. Le rotenburo (bassin extérieur) donnait sur la forêt, et on pouvait distinguer la montagne à travers les arbres. Face à la majesté des lieux, personne ne parlait, pas même un chuchotement, on aurait dit que chacun se recueillait comme dans une église.
Le soir en m'endormant, j'avais le sentiment d'avoir fait le plein d'essentiel.





mercredi 7 avril 2021

Regarder les fleurs

Je ne vais pas vous refaire tout le topo sur le hanami. Si vous suivez régulièrement ce blog, vous savez déjà que ce terme signifie regarder les fleurs, et que dans la culture japonaise, il s'agit des fleurs de cerisier. Si vous ne suivez pas régulièrement ce blog, je vous laisse relire mes anciens billets, il y en a un par an, et je ne voudrais pas risquer de barber mes lecteurs en me répétant. D'une certaine manière, les photos aussi sont toujours un peu les mêmes, et pourtant... Et pourtant, on ne se lasse jamais du plaisir du hanami.
Cette année, j'ai trouvé un petit parc juste à côté de mon nouveau chez moi, où j'ai pu faire un hanami traditionnel (c'est-à-dire un piquenique sous les cerisiers en fleurs), malgré les recommandations de la gouverneur de Tôkyô. Pas facile de trouver le moment idéal, entre la période juste avant la pleine éclosion et celle où c'est déjà trop tard. La durée de floraison est si courte, et la fenêtre si étroite. Si la pluie se met de la partie, c'est fichu, il faut attendre un an. Pendant quelques jours, et quelques jours seulement, partout où on se promène, le vent souffle des nuées de pétales roses et blancs, enveloppant la ville d'une atmosphère onirique où se mêlent magie et nostalgie, poésie et réflexion transcendantale.
Taisons-nous donc et regardons les fleurs.








jeudi 1 avril 2021

Au revoir, Gyôsei

Si vous n'avez pas lu le billet précédent, je vous encourage vivement à le faire (au moins la partie où je raconte la lutte qui s'est engagée dans mon établissement scolaire entre les profs et la direction) avant de lire celui-ci, sinon vous risquez de ne pas bien comprendre ce dont je vais vous parler aujourd'hui. Car oui, Gyôsei, c'est bel et bien fini pour moi, et je vais vous raconter pourquoi.

Pour vous resituer le contexte, je dois revenir brièvement en arrière (si vous voulez plus de détails, je vous laisse relire mes anciens billets, ici ou là par exemple).
Je suis venu au Japon pour prendre mes fonctions dans la nouvelle école qui s'ouvrait à Nagareyama. Tout était nouveau pour moi, et j'étais aussi ravi que largué. On pourrait même dire que j'étais ravi d'être largué. Tout était nouveau et donc, souvent, étrange, mais je me suis efforcé de garder l'esprit ouvert et d'accepter comme "normal" tout ce que je rencontrais.
Pourtant, petit à petit, au fur et à mesure des mois et des années, certaines choses que j'assimilais comme normales ont commencé à me paraitre louches. Est-il normal de faire autant d'heures supplémentaires non payées ? Est-il normal que les professeurs subissent une pression permanente, surtout en ce qui concerne les services "pas obligatoires mais un refus serait très mal considéré", services à offrir à l'école certains weekends ? Est-il normal que les professeurs n'aient pas le droit de communiquer avec les parents d'élèves ? Etc. C'est surtout en discutant avec des Japonais, collègues ou amis, que j'ai commencé à comprendre que ma direction abusait de ma naïveté d'étranger (combien de fois dans mon école ai-je entendu : "Au Japon, c'est comme ça qu'on fait", réflexion parfois agrémentée d'un charmant : "Si ça ne te convient pas, tu peux toujours changer de pays.") et de la fragilité de mon statut ("Tu tiens à ton visa, n'est-ce pas ?") pour me manipuler et m'utiliser jusqu'à l'épuisement. Cependant, l'exploitation ne visait pas que les employés étrangers. C'est bien un collègue japonais qui m'a dit un jour : "Ici, on est des esclaves." Si même les Japonais étaient choqués par ce qu'il se passait dans cet établissement,  c'est qu'il y avait un problème, et que ce problème n'était pas dû à une incompréhension interculturelle. Dès la première année, une professeur a démissionné pour cause de harcèlement moral quelques mois avant la fin de l'année scolaire. Je ne le savais pas encore, mais ce n'était là que le début d'une longue hécatombe. Les années suivantes, nombreux seront les profs à quitter l'école, quelques-uns au bout d'un an seulement. Là encore, je croyais que c'était normal, et là encore, ce sont des Japonais qui m'ont dit que non, ça n'avait rien de normal.
Je ne vais pas vous dresser la liste complète des choses qui se sont finalement révélées comme anormales, mais en cinq années, j'ai constaté ou subi de nombreuses aberrations, toujours sous le couvert de : "C'est le système japonais". Mais en vérité, ce qu'on me présentait comme faisant partie de la culture et des habitudes locales n'était lié à rien d'autre qu'au fonctionnement spécifique de cette école. Je crois que le plus frustrant, c'est que les absurdités qu'on m'opposait n'allaient pas qu'à l'encontre des professeurs mais aussi des élèves eux-mêmes. Un seul exemple : je n'ai jamais été autorisé à mettre en place un partenariat avec une école française pour que mes élèves aient des correspondants français. Raison invoquée : aucune. C'est comme ça et puis c'est tout. L'obstruction généralisée restait le grand principe qui servait de ligne directrice à la gestion de l'établissement. Et toutes les décisions, et en particulier les plus incohérentes, émanaient d'une seule personne : la directrice.
Il y aurait tellement de choses à dire sur l'incompétence de cette femme au physique de truie, mais pour faire court, disons qu'il s'agit du type de personne aigrie par une vie personnelle ratée et qui utilise son pouvoir pour se venger dans le cadre professionnel. Tous ses choix sont guidés par son besoin d'affirmer son autorité. Quand ses erreurs éclatent au grand jour, elle sourit (mon dieu, quel visage disgracieux !) comme si elle avait fait une petite bêtise et balaye les velléités de reproche d'un rigolard "Ah, excusez-moi !" Cette femme - appelons-la miss Piggy - est fondamentalement et sincèrement persuadée qu'elle a toujours raison et que les autres ont toujours tort. Par nature.
Je ne suis pas le seul à partager ce point du vue, et là encore, c'est bien un collègue japonais qui a qualifié cette femme "d'ennemi de tous".
Il est arrivé un moment où je n'ai plus pu me taire. Considérant la personnalité de miss Piggy, vous imaginez bien que mes contestations de plus en plus explicites n'ont pas été accueillies avec écoute et bienveillance. Lors d'un entretien, elle m'a directement menacé de me muter vers la maison-mère de notre groupe scolaire, très loin de chez moi. Menaces qu'elle n'a pas pu mettre à exécution puisque comme d'habitude, elle parlait sans réfléchir.
Je saute quelques étapes dans la montée des tensions qui sont apparues dans l'école, mais un jour où miss Piggy a poussé le bouchon trop loin (nous "demander" de travailler trois semaines d'affilée sans prendre un jour de repos), j'ai entamé des démarches auprès des services juridiques : mairie et inspection du travail. Au même moment, je me suis rendu compte qu'un de mes collègues, à bout lui aussi, consultait un avocat. Et une autre collègue, elle, prenait conseil auprès d'un syndicat. Partant du principe que "les tyrans ne sont grands que parce que nous sommes à genoux" (La Boétie), nous avons donc joint nos forces et nos colères pour nous dresser, nous avons rallié quelques autres profs dépités, puis avons décidé de confier nos doléances et nos revendications au syndicat pour entamer une action légale. En juillet dernier, l'école a donc reçu une lettre officielle listant les irrégularités que nous voulions voir disparaitre et exigeant que la direction se mette en conformité avec la loi. En termes diplomatiques, ça s'appelle une déclaration de guerre.
Comme je l'ai raconté dans mon précédent billet, je n'ai cessé de m'interroger sur la portée profonde de notre démarche en contexte japonais. J'ai parfois eu le sentiment d'être mal compris par nos collègues. J'ai toutefois été conforté en constatant que la majorité des profs japonais, bien qu'aucun n'osa rejoindre notre action, reconnaissait le bienfondé de nos demandes.
Nous avons donc réussi à mettre en place une sorte de contrepouvoir. Oh, je ne suis pas si naïf : un tout petit contrepouvoir. Nous avons par exemple fait élire un représentant du personnel qui s'est chargé avec talent de rappeler ce que la loi disait à chaque fois que nous étions en litige. Par conséquent, la directrice a bien été obligée d'admettre que l'existence d'autrui n'était pas uniquement destinée à réaliser ses désirs capricieux, mais que nous formions des entités distinctes de sa volonté. Corrigez-moi si je me trompe, mais je crois qu'un être humain normalement constitué comprend ces choses vers l'âge de trois ans.
Comme on pouvait s'en douter, mamie a fait de la résistance. Il a donc fallu entretenir la pression en permanence pour tenter d'équilibrer le rapport de force, et je reconnais être monté au front plus d'une fois. En clair, je ne me suis pas privé d'ouvrir ma bouche quand le besoin s'en faisait sentir. Et ma bouche, je peux l'avoir grande quand je suis irrité. Je me souviens en particulier d'une réunion en janvier où, las que les profs soient considérés comme les spectateurs passifs et conciliants d'un théâtre malsain et mal joué censé glorifier miss Piggy, j'ai demandé avec véhémence si cette dernière avait des solutions concrètes aux problèmes qu'elle faisait semblant de régler (il s'agissait de l'indiscipline de certains élèves). Evidemment, elle n'avait pas de solution. Pendant le long silence qui a suivi, mes yeux se sont plantés dans les siens et j'ai vu des flammes. Mon sort était scellé.
A la fin de l'année scolaire, j'ai été informé que mon contrat ne serait pas renouvelé, et que je ne travaillerai plus à Gyôsei. Viré. Je ne m'étendrai pas sur la délicatesse de miss Piggy qui n'a pas hésité à me signifier mon licenciement le jour même où j'apprenais le décès de ma mère (ne lui cherchez pas d'excuse, elle était parfaitement au courant). Quant aux prétextes avancés, des mensonges mêlés à de la mauvaise foi, aucune surprise. En résumé : comme elle n'a pas pu trouver de faute professionnelle grave justifiant sa décision, elle a collecté toutes les petites fautes que j'ai pu commettre durant mes cinq années de service. Elle en a trouvé une par an, qu'elle a grossies, déformées, elle en a même inventé. Sérieusement, elle est même allée jusqu'à me reprocher un incident qui s'était produit ma toute première année à l'école ! Aucun scrupule, aucune honte sur son visage boudiné, rien ne l'arrête.
Outre ma personne, cette année, deux collègues ont décidé (de leur plein gré) de quitter l'école, une pour cause de burnout, et l'autre trop déçue rentre aux Etats-Unis. Mais ce n'est pas tout : le prof qui servait d'intermédiaire entre la direction et les autres profs est lui aussi parti. Impossible de savoir ce qui a réellement motivé sa décision, mais je sais que comme tout le monde, il désapprouvait l'absurdité qui nous gouvernait. Et à la surprise générale, le sous-fifre s'en va également ! En ce qui le concerne, c'est facile de deviner que son départ n'a rien de volontaire, et que le cochon carnivore a sévi. Comptez bien : sur la vingtaine de profs qui constituent l'équipe, cinq ne seront pas là à la rentrée prochaine. Quand je vous parlais d'hécatombe.
Alors, me direz-vous, si cet établissement était si catastrophique que ça, pourquoi cultiver autant d'amertume au moment du départ ?
Il y a d'évidentes considérations matérielles : quel que soit le nouveau travail que je trouverai, mon salaire va nettement diminuer. Ensuite, il faudra que mon nouvel employeur sponsorise mon visa, ce que beaucoup rechignent à faire. Et puis quand j'ai déménagé, j'ai choisi de rester à Nagareyama pour être près de l'école. Tout ça tout ça. Mais ce n'est pas l'essentiel. Non, l'essentiel, on ne le voit bien qu'avec le cœur : c'est les enfants. Quand vous enseignez tous les jours à des enfants qui ont six ans la première fois que vous les rencontrez, et onze ans quand vous les quittez, je peux vous dire que ça arrache le cœur de ne pas continuer l'aventure avec eux. Quand nous avons commencé, l'école était encore en travaux, nous avons littéralement essuyé les plâtres. En ce qui concerne le français, j'ai tout construit, tout mis en place. Tout ce que les enfants produisent en français aujourd'hui, c'est moi qui leur ai transmis, tout ce que je partage avec eux en français, c'est le fruit d'un long et lent travail, que nous avons patiemment élaboré ensemble. Ils vont terriblement me manquer. C'est vraiment injuste de tout arrêter maintenant, tout ça pour satisfaire l'autoritarisme morbide d'un porcinet névrotique.
Gyôsei, c'était un rêve magnifique, mais il faut l'avouer, pas celui de miss Piggy. Non, c'était le rêve d'un vieil homme qui a compris que l'apprentissage des langues élargit l'horizon. Etudier trois langues quotidiennement, quelle idée géniale ! Miss Piggy, elle, ne risque pas de le comprendre, étant donné qu'elle n'a jamais appris d'autre langue que la sienne (mais elle dirige sans vergogne une école internationale, cherchez l'erreur). Quel gâchis. Vraiment, c'est le mot qui résume tout : quel gâchis.
On pourrait penser que je regrette, que je me dis que j'aurais mieux fait de fermer ma bouche. Non, pas le moins du monde. Je ne peux me défaire de cette pensée de Victor Hugo : "Quand il s'agit d'éclairer ou d'être éclairé, il nous faut regarder où est le devoir et non où est le péril."
Tout ce que j'ai accompli n'a pas été inutile, et si ça l'a été, j'aurai au moins fait de mon mieux pour essayer de changer les choses. Changer une institution sclérosée par la seule volonté d'un myrmidon à la méchanceté pathologique, en m'opposant, en disant "non", au risque de tout perdre. Changer le cœur des enfants en leur apportant un point de vue nouveau sur leur monde. Tout cela n'a pas été vain, c'était même la seule chose à faire.
Certes, au moment de la cérémonie d'adieu, j'ai pleuré toutes les larmes de mon corps, mais je sais que je vais garder contact avec certains enfants. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle je n'ai pas intitulé ce billet Au revoir, les enfants (sans compter que je ne voulais pas rajouter du pathos là où la situation était suffisamment pitoyable comme ça).

Et c'est là que vous allez me demander : "Et maintenant, que vas-tu faire ?" Et comme ce billet est déjà cent fois trop long (et encore, je vous ai fait un résumé !), je vous répondrai une autre fois ! Tout ce que je peux vous dire, c'est que je me tourne vers l'avenir.
Oui, les cerisiers refleuriront. Nous sommes même en pleine floraison...

dimanche 21 mars 2021

Cinq ans...

Et voici revenu le jour anniversaire de mon arrivée au Japon, presque mon anniversaire si on considère ce jour comme une renaissance. Et voici revenu le moment de prendre du recul et d'embrasser l'année écoulée d'un regard plus distancié. Avant de poursuivre, pour ceux qui souhaiteraient lire ou relire mes anciens billets anniversaires, je vous renvoie ici vers les textes rédigés après un an, deux ans, trois ans et quatre ans de vie en exil. Continuerai-je, les années suivantes, à vous livrer ainsi le bilan annuel de mon expérience d'expatriation ? Peut-être, car la démarche est enrichissante pour moi (j'espère qu'elle l'est un peu pour vous aussi), mais je ne m'y risquerai pas si le danger de la répétition devient trop flagrant. Cette année ayant toutefois été riche en changements, je tente à nouveau l'exercice ; et puis, il est des chiffres comme ça qu'on considère plus importants que d'autres. Ainsi, la moitié de dix : ça fait aujourd'hui cinq ans que j'habite au Japon.


Le coronavirus
Ce n'est pas une surprise : ce qui a le plus visiblement marqué l'année écoulée, c'est le coronavirus. La planète entière en a fait les frais, et ce n'est pas terminé.
Je me souviens d'un épisode de Temps X, l'émission télévisée des frères Bogdanov, que j'avais vu quand j'étais enfant, dans les années 70. On y imaginait la vie quotidienne dans le futur, et on prévoyait qu'à cause de la pollution, on ne pourrait plus sortir à l'air libre sans protection. Même dans la forêt, les promeneurs étaient obligés de se casquer d'une espèce de bulle rappelant les tenues des cosmonautes. Ça m'avait marqué. Bien que la situation actuelle ne soit pas due à la pollution à proprement parler, et même si en guise de bulle nous portons aujourd'hui des masques, j'ai l'amère impression que le prophétique cauchemar s'est réalisé. Contrairement à ce que nous avait promis la technologie, nous n'allons pas vers un monde meilleur, et l'effondrement de notre société semble à présent inéluctable.
Le coronavirus a bien sûr affecté ma vie professionnelle. Comment voulez-vous enseigner à communiquer - dans une langue étrangère, qui plus est - quand la moitié de votre visage est cachée ? Quand les apprenants n'ont pas le droit de venir au tableau et de s'adresser à toute la classe? (J'avoue, j'ai un peu outrepassé cette règle trop contraignante cette année...) Je ne dis pas que c'est impossible, mais c'est plus difficile. On trouve des palliatifs, on met en place de nouveaux protocoles, mais j'ai vraiment le sentiment de faire du moins bon travail.
Au niveau personnel aussi, le corona a évidemment eu un impact. Par exemple, l'année dernière, j'ai eu 50 ans et j'aurais bien fait une grosse chouille avec tous mes amis, mais il a fallu y renoncer. La pandémie m'a gâché la fête. Je me console en me disant que si ça va mieux cette année, je me rattraperai pour mes 51 ans. Mais vu d'ici, les perspectives ne rendent pas optimiste.
Signe des temps : d'habitude, quand je voyage, j'aime bien me ramener des teeshirts comme souvenirs. Je m'en étais par exemple offert quelques-uns très beaux à Okinawa. Lors de mes vacances à Kyôto en décembre dernier, au lieu de teeshirts, j'ai refait ma garde-robe de masques, j'en ai trouvé de vraiment chics. Et rien que de le dire, ça me fait bizarre.
Je ne sais pas pour vous, mais moi, ce dont je souffre le plus, ce ne sont pas les restrictions imposées par le virus, ni la diminution drastique de la vie culturelle, ni même la sensation d'étouffement qui m'oppresse parfois à l'heure d'enfiler mon masque. Non, ce qui me manque le plus, ce sont les visages. Pour moi, c'est comme si le monde s'était déshumanisé, et je me sens un peu perdu.


Le déménagement
Comparé au coronavirus, mon déménagement peut sembler anecdotique, et il l'est sans aucun doute. Mais d'un point de vue strictement personnel, cette évolution marque tout de même un changement de paradigme fondamental. Jusqu'ici, je pouvais encore me donner l'illusion de vivre une expatriation provisoire. Naturellement, nul ne peut prédire l'avenir et annihiler l'inattendu, mais mon nouvel appartement me procure le sentiment de m'installer sur le long terme. Le fait d'avoir retrouvé une partie de mon passé - c'est-à-dire une partie de mon identité - par le biais de mes affaires venues de France, en particulier mes livres, mes CD et mes DVD, participe à la sensation de complétude qui m'enveloppe à présent.
C'est un paradoxe que j'ai moi-même du mal à appréhender. Depuis mon départ de France, je ne me suis jamais senti nostalgique, et j'étais même au contraire parfaitement soulagé de tourner une page et de commencer un nouveau chapitre de ma vie. Pourtant, les retrouvailles avec mon histoire et le nouveau départ que symbolise mon emménagement me comblent de joie et m'incitent à penser que mon cheminement vers le futur n'en sera que plus ferme et plus déterminé. Mais comme toujours, le temps parlera.


La lutte
J'ai déjà évoqué à plusieurs reprises les tensions qui règnent à l'école où je travaille entre les professeurs et la direction. Je vous en reparlerai plus en détail dans un prochain article, mais je voudrais dès à présent vous raconter un peu les changements qui se sont produits cette année, car je les trouve porteurs d'une passionnante réflexion interculturelle.
Suite à de nombreux "petits arrangements" avec le code du travail, suite aux mensonges, manipulations et pressions dont mon établissement a été le théâtre, la colère des employés s'est répandue et a fini par se cristalliser. Plusieurs profs, dont moi-même, se sont donc unis et ont rallié un syndicat pour nous soutenir et nous représenter légalement. 
Ceci nous a permis de demander officiellement - et fermement - à la direction de cesser ses abus et de se mettre en conformité avec la loi. Etant donné le caractère autoritaire de notre chère directrice, inutile de vous dire que ça lui est resté en travers de la gorge. Cette femme ne supporte viscéralement pas qu'on s'oppose à elle, et déteste la contestation sous toutes ses formes. Le combat s'est donc engagé, et la loi étant de notre côté, il a bien fallu que madame fasse des concessions. Très lentement, les choses ont évolué dans le bon sens. Nous avons tellement inversé la pression que le sous-fifre a fini par faire une dépression. Pas sa majesté, qui est une dure à cuire.
Les négociations ne sont pas terminées et de nombreux points restent à être éclaircis, mais depuis le début où nous avons lancé notre action, une question n'a cessé de me tarauder : si je doute fort peu du bienfondé de notre démarche, je m'interroge sur sa pertinence dans un contexte japonais. En effet, parmi les six profs qui se sont syndiqués, on ne compte que des étrangers. Il faut savoir qu'au Japon, le respect de l'autorité est inscrit dans l'ADN. C'est parce qu'on suit le chef que ça marche, et si un équipier s'agite, il fait dérailler toute la machine. C'est tous unis qu'on peut avancer dans la même direction, direction indiquée comme il se doit par le directeur. Il serait trop long et trop complexe ici d'expliquer en quoi le fait que le cap suivi soit le bon ou pas importe peu, ce qui est inconcevable pour un cerveau occidental. Rappelons simplement que l'esprit de groupe est beaucoup plus fort au Japon qu'en France, où l'individu reste mesure de toute chose. Je ne juge pas, j'essaye simplement de présenter les choses de la façon la plus neutre possible.
Bref, contester l'autorité est à l'opposé de la culture locale. Partant, notre action ne serait-elle pas le symptôme d'un manque de respect pour la culture japonaise ? La marque d'une 
profonde incompréhension de la pensée japonaise ? Que nous soyons insatisfaits des agissements de la directrice, c'est une chose, mais de là à entreprendre des démarches juridiques afin de la contrer, n'est-ce pas le produit de notre mode de pensée occidental ? N'est-ce pas là une tentative d'imposer notre culture au sein de la société nippone, qui par ailleurs fonctionne très bien sans nous ? Voilà le genre de questionnements qui ne m'ont pas quitté, et auxquels je réfléchis toujours.
Certes, il y a la loi japonaise, que même les Japonais se doivent de respecter, et nous n'utilisons rien d'autre que cette loi pour nous faire entendre. Mais parfois, la tradition semble plus forte. Reconnaissons que le système législatif moderne s'inscrit dans un contexte de mondialisation, et que certains concepts ont peut-être été importés sans être réellement adaptés aux habitus locaux. Il faut rappeler que la constitution et le code pénal japonais ont été conçus en prenant pour base leurs équivalents allemands, et la première version du code civil japonais a été calquée sur le code civil français. (OK, je suis en train de vous citer mon mémoire de Master) Attitude dominatrice liée aux réflexes coloniaux occidentaux, ou bien signe de soumission servile des Japonais ? Là encore, débat trop vaste pour que je m'y plonge ici.
En tout cas, la réflexion est ouverte, et comme je vous l'ai dit, j'y reviendrai dans un prochain article. Si le débat vous inspire, n'hésitez pas à réagir dans les commentaires.
Pour finir ce chapitre, je peux déjà vous donner une info supplémentaire, histoire de spoiler un peu la suite de l'histoire et de vous donner envie de continuer à me lire. Conséquence de notre combat : mon contrat n'a pas été renouvelé. En d'autres termes, je suis viré.


Et puis
Dans les autres nouveautés de l'année écoulée, il y a, en vrac...
J'ai acheté un nouvel ordinateur. Je sais, c'est l'information la moins intéressante de ce billet, mais compte tenu que 95% de ce que j'écris est en français, je tenais absolument à avoir un clavier français, de façon à ne pas perdre un temps fou à chercher les accents et la cédille à chaque fois que j'en ai besoin. Et le Japon a beau être un leader dans l'industrie informatique, des ordinateurs avec un clavier français, il n'y en a pas. Il a donc fallu que mon père en achète un pour moi avant de me l'expédier, et je vous fais grâce des détails mais je vous jure que ça n'a pas été simple.
Le 80's Café, c'est terminé. C'était une formidable époque mais le gérant a fini par jeter l'éponge et rendu la clé. A la place, nous louons au coup par coup un espace de réunion (toujours avec le même gérant, qui devient donc un simple organisateur). On perd le côté convivial du café, mais ça nous permet de continuer les cours de langue et les rencontres internationales. Le début d'une nouvelle histoire ? Ou bien un moment de transition avant de se lancer vers de nouvelles aventures ?...
Cette année est aussi celle où ma mère est partie faire un grand voyage, plus loin que le Japon. Comme disait ma sœur : vers l'infini et au-delà. Où qu'elle soit, je suis certain que son pays est plus zen que le mien.


Ce qui ne change pas
Il y a quand même des choses qui durent, et dans ce tumultueux tourbillon, ça fait du bien.
Ma chère et tendre Kumiko est toujours à mes côtés, d'un soutien plus que jamais précieux. Sans son aide, par exemple, mon emménagement aurait été une grosse galère. Et sans elle, je ne sais pas dans quel état j'aurais traversé les moments difficiles. Encore et toujours merci à toi, Kumiko.
Et puis malgré les inquiétudes et les incertitudes, les nombreuses incompréhensions, les petits agacements et les grosses surprises, les crises d'angoisse parfois, ce qui ne change pas, c'est mon plaisir d'habiter dans ce pays. C'est le bonheur de vivre la vie que j'ai choisie.




dimanche 7 février 2021

Déménagement

Voilà bientôt cinq années que j'habite au Japon. Lorsque je me suis exilé, je ne pouvais évidemment pas savoir comment se déroulerait ma vie d'expatrié, si je m'épanouirais dans mon nouvel environnement, et s'il serait envisageable de prolonger l'expérience sur le long terme. Allez, pour être tout à fait honnête, même si je n'avais aucune réponse à ces questions, j'avais bien quelques intuitions. Intuitions qui se sont révélées exactes, car on dirait bien que je suis heureux et que c'est parti pour durer.
Ne sachant pas pour combien de temps je quittais ma terre natale, je n'avais emporté avec moi que le minimum, et avais entreposé dans le garage de ma sœur et chez quelques amis les affaires dont je n'avais pas immédiatement besoin. Au passage, que tous soient ici remerciés pour avoir ainsi veillé sur mes cartons, malles au trésor de mon passé. Lors de mon installation sur ma terre d'accueil, toujours dans la même perspective, en attendant de voir de quoi l'avenir serait fait, j'avais opté pour un logement minimaliste, petit mais fonctionnel, d'une sobriété quasi-monastique. Cet appartement a parfaitement convenu à mon nouveau mode de vie, le temps que celui-ci se mette en place, mais je commençais à m'y sentir à l'étroit. Mon quotidien ne pouvait plus se satisfaire de l'âpreté de mon logement, j'avais envie de plus d'espace et de confort.
Considérant que mon exil se projetait dans le futur, j'ai décidé de faire venir de France toutes les affaires que j'y avais laissées, la totalité de mes biens matériels provisoirement abandonnés dans un coin, coin qui se faisait envahissant dans le garage de ma sœur. Il était temps que le provisoire cesse de durer. Je vous passerai les détails sur les péripéties ennuyeuses de la collecte de mes cartons par l'entreprise de transport en plein confinement, de l'acheminement par bateau de Marseille à Tôkyô, et des difficultés à localiser ensuite mon chargement dans un entrepôt du port tentaculaire de la capitale nippone. Toujours est-il que le 14 décembre, je me suis rendu aux douanes pour y réceptionner mon colis. Et tu parles d'un colis ! Je n'avais jamais vu une boite aussi grosse ! En découvrant le volume que représentaient mes effets, j'ai compris ce jour-là qu'un déménagement ne relevait plus du simple désir mais devenait une nécessité. Et au cas où j'aurais encore eu un doute, celui-ci se serait totalement dissipé à la livraison de mes affaires au milieu de mon minuscule appartement. Le peu d'espace où je vivais était totalement envahi par une montagne de cartons.
Ensuite, tout est allé très vite, surtout si on compare aux écueils de la recherche d'un logement en région parisienne. Le 21 décembre, soit une semaine exactement après ma visite aux douanes, je commençai à répondre à quelques annonces immobilières. Le 24, je visitai trois appartements. Les deux premiers ne m'ont pas plu du tout. Certes, si je n'avais pas eu le choix, ces appartements auraient fait l'affaire puisqu'ils étaient bien plus grands que là où j'habitais, mais je ne m'y sentais pas à l'aise. Quant au troisième, ça a été un véritable coup de foudre. A peine y avais-je mis les pieds qu'une évidence résonnait en moi : "c'est là que je veux habiter." J'ai aussitôt confirmé mon intérêt au courtier. Contrairement à ce qui se pratique en France, inutile de déposer un dossier et d'attendre qu'on vous rappelle : ici, c'est premier arrivé, premier servi. Et puisqu'il ne s'agit pas d'un logement privé (le propriétaire est l'Etat japonais, ça marche un peu comme les HLM si vous voulez), pas besoin de verser de caution, pas besoin de garant, c'est beaucoup plus simple. Deux jours plus tard, je signai le contrat de location et le 23 janvier, je récupérai les clés.
Je ne paye pas beaucoup plus cher que là où j'étais avant, surtout si on prend en compte la surface supplémentaire dont je jouis. Même mon appartement à Vitry-sur-Seine n'était pas aussi grand. A tel point que ma chère et tendre a rapidement trouvé un surnom pour mon nouveau domaine : Château-Ludo !😁 A propos de ma chérie, puisque la question m'a souvent été posée : non, nous n'avons pas emménagé ensemble. Nous tenons beaucoup trop l'un à l'autre pour risquer de mettre notre couple en danger en cherchant à faire comme tout le monde. Ce serait stupide, non ?

Bon, évidemment, ma nouvelle adresse recèle quelques inconvénients. Je tenais à rester à Nagareyama pour ne pas trop m'éloigner de l'école où je travaille, mais je m'enfonce à présent dans le deep-Nagareyama ! En comparaison, mon ancien quartier était super animé ! Là, il n'y a vraiment rien aux alentours, plus mort que ça ce serait un cimetière. Et puis, fini d'aller au travail à pied, je dois prendre le train et j'ai même un changement, le temps de trajet s'allonge donc notablement. Par contre, la gare est à dix minutes à peine, ça c'est pratique. Par ailleurs, je viens de m'acheter un vélo, et si la météo le permet, je crois que je vais faire travailler mes mollets plutôt que de rythmer ma vie sur les horaires ferroviaires.

Dans les côtés positifs, il y a tout le reste. La superficie, la lumière, le cachet... Je me situe au deuxième étage, c'est-à-dire tout en haut du bâtiment, avec vue sur des arbres, aucun vis-à-vis avec un autre bâtiment, plein sud. La chambre et le séjour sont séparés, et j'ai même un bureau ! Il y a une vraie cuisine, où je vais reprendre le gout de me préparer à manger. Et puis surtout, le top du top, c'est que la chambre et le séjour sont recouverts de tatamis, et il y a des parois coulissantes dans la pure tradition locale, on se croirait dans un ryokan, j'adore. Nec plus ultra du confort à la japonaise, je me suis offert un kotatsu, c'est-à-dire une table basse chauffante, sous lequel je passe mes soirées pelotonné. Comme j'arrivais d'un appartement meublé, je ne possédais rien et il a fallu tout acheter : frigidaire, four, chaises, etc. D'ailleurs, ce n'est pas terminé, il y a encore beaucoup de meubles dont j'ai besoin, je m'équipe petit à petit.
J'ai eu le loisir de me promener un peu ce matin dans mon nouveau quartier, et au niveau verdure, je suis comblé. Les champs sont à moins de cinq minutes, ça fleure bon la ruralité, le bonheur.
Certes, je vis encore dans une montagne de cartons, mais il s'agit cette fois-ci de cartons qui se vident petit à petit, et c'est un véritable plaisir d'aménager ainsi progressivement mon nouveau chez moi. J'ai aussi pu déballer mes vieux cartons de France, et je retrouve mon passé, mes repères, mes racines. Je m'enracine.
Ça faisait longtemps que je n'avais pas habité dans un espace qui me ressemble ; ça faisait cinq ans, en fait.


mardi 5 janvier 2021

Kyôto 3 : encore un peu d'évasion

Si vous avez loupé les deux premiers épisodes de mon périple à Kyôto, vous pouvez y accéder ici et là.

Quand on rentre d'un voyage qui nous a marqué, beaucoup d'images nous restent en tête. Pour conclure cette petite escapade, voici quelques photos supplémentaires en vrac et sans commentaire, et une petite vidéo que je qualifierais de... mhm, disons, un glissement contemplatif.
N'hésitez pas à poser vos questions ou à laisser des commentaires.